— Alors ? souffla-t-il en désignant la cheminée qui fumait toujours abondamment. Qu’en dis-tu ?
— Comment as-tu fait ? Tu as jeté de l’eau ?
— Non. Une grosse pierre plate posée sur la cheminée. Elle fumera aussi longtemps que Smith ne grimpera pas là-haut pour voir ce qu’il y a… C’est intéressant ?
— Plus que tu ne crois. Écoute…
À l’intérieur, les deux hommes en étaient à discuter le prix avec quelque âpreté. Arnold jugeait les 30 000 livres légèrement insuffisantes, faisant valoir l’énorme avantage qu’il donnait aux Anglais en leur livrant les plans de défense de la forteresse, le nombre des soldats, des canons, jusqu’à celui des pièces défectueuses.
— Je peux même, ajouta-t-il, vous donner le texte du dernier discours de Washington au conseil de guerre, le 6 de ce mois et la situation de nos troupes en général.
Tim se détourna brusquement, eut un haut-le-cœur et se mit à vomir. Gilles, blême et la sueur au front, ne pouvait détacher ses yeux de cet homme qui, pour de l’argent, était en train de livrer ses frères, ses amis, la terre même de son pays coupable seulement d’avoir voulu être lui-même et non, plus une colonie. Mais, dans la pièce, la voix soudain glacée du jeune major anglais s’élevait, coupante.
— Monsieur, dit-il, nous n’ignorons pas que voici peu de temps le général Washington a fait porter dans vos caves une importante somme d’or arrivée de France par les navires de M. le Chevalier de Ternay. L’Angleterre ne vous empêche pas d’y prendre tout ce que vous en pourrez emporter : les cales du Vautour sont vastes et elles sont vides. Mais je ne suis pas habilité à discuter davantage les conditions qui vous sont faites. C’est cela… ou bien il me faut repartir, remettre à plus tard !
Sur l’écran rouge et fumeux de la cheminée, le profil de rapace d’Arnold se découpait, sinistre, tandis que, sourcils froncés et mains au dos, il réfléchissait. Gilles sentit que Tim le tirait en arrière et, avec beaucoup de précaution, il quitta son buisson pour gagner l’ombre encore plus dense d’un vieux pommier qui marquait l’entrée du potager. Le silence de la nuit, seulement troublé jusqu’alors par le crépitement de la pluie et les plaintes du vent, venait de se charger d’un autre bruit : celui d’une décharge de mousqueterie dans le lointain et, plus loin encore, l’écho des canons.
— Qu’est-ce que cela ? chuchota Gilles.
— Les positions anglaises et américaines sont encore assez mêlées. Entre ici et New York, il y a bien peu de points où l’on ne se tire pas dessus plus ou moins. Mais ce n’est pas pour ça que je t’ai éloigné. Il fallait que je te parle. Écoute ! tu vas retourner dans les groseilliers et tu y resteras tant que durera cette infernale conversation. Ensuite, quand ce sera fini ou quand le jour se lèvera, tu reviendras me rejoindre là où nous avons laissé les chevaux.
— Mais, et toi ?
— C’est à mon tour d’avoir une idée ! Et comme il faut que nous sachions tout sur ce démon d’Arnold, il faut aussi nous séparer. À tout à l’heure.
Et Tim, fidèle à ses habitudes, disparut dans les ténèbres sans faire plus de bruit qu’un chat tandis que Gilles retournait stoïquement à son poste d’observation. Il allait y rester des heures, écoutant de toutes ses oreilles. Arnold et l’Anglais avaient laissé le feu s’éteindre. Il n’y avait plus de fumée dans la pièce mais ils étaient tellement absorbés par l’établissement de leur plan qu’ils ne pensèrent même pas à refermer la fenêtre. De sa place, Gilles pouvait les voir penchés tous deux sur la grande carte déroulée, suivant des chemins prenant des notes. Le masque d’Arnold brillait d’une intelligence effrayante qui tenait le jeune Breton à mi-chemin entre le dégoût et l’admiration. Le traître avait l’étoffe d’un grand homme et cependant il choisissait de s’avilir, de détruire sa légende pour une vie de luxe. Il y mettait une sorte d’acharnement, ne s’apercevant même pas des regards, pleins de méprisante tristesse dont parfois l’enveloppait son jeune interlocuteur. Le petit major britannique devait avoir, de l’honneur d’un soldat, une idée toute différente…
Un coq asthmatique se fit entendre dans le voisinage, réveillant celui du poulailler Smith qui s’empressa de faire entendre un « cocorico » triomphant. En écho, un coup de canon éclata, tout proche, relevant brusquement les deux hommes penchés sur la carte. Puis un autre…
— Qui a tiré ? demanda l’Anglais, et sur quoi ?
— Je l’ignore. Je ne savais même pas qu’il y eût un canon dans cette direction.
Josué Smith reparut à cette minute précise. Il tenait une longue-vue à la main. Son regard embrassa la pièce froide, le feu éteint, la fenêtre ouverte…
— La nuit était si douce ! sourit le jeune Anglais. Nous avons voulu en profiter pleinement.
— Votre damnée cheminée s’est mise à fumer comme cent chefs Indiens ! grogna Arnold.
Gilles profita de l’entrée de Smith pour quitter définitivement ses groseilliers. Le jour venait et cette fois il risquait d’être pris. Rapidement, rasant les buissons il gagna la barrière, la franchit d’un bond malgré des muscles un peu rouillés par l’immobilité mais revint derrière la haie d’enceinte jusqu’à l’aplomb de la fenêtre. Josué Smith, flanqué des deux officiers, s’y encadrait armé de sa longue-vue. Son exclamation atteignit Gilles sans peine.
— Le Vautour ! C’est sur lui que l’on tire.
— Qui ? Mais qui ? hurla Arnold hors de lui et oubliant toute prudence.
— Le seul canon que nous possédions, d’ici à West Point est celui du poste du colonel Lamb ! Mais il est trop loin, remarqua Smith. Or on dirait que cela vient de chez le capitaine Levingston… qui n’en a pas ! Mon Dieu ! Le bateau lève l’ancre… Il s’en va…
La brise du matin qui avait succédé à la tempête de la nuit apporta le rire du jeune Anglais puis sa voix tranquille :
— Et il m’oublie ! Si je comprends bien, il va me falloir rentrer à New York à pied !
— Je vous trouverai un cheval, monsieur, et je vous ramènerai moi-même s’il le faut ! affirma Josué Smith. Il ne sera pas dit qu’un parlementaire ennemi sera venu chez moi sans que j’assure son retour. Il y va de mon honneur.
La fenêtre fut enfin refermée et Gilles n’entendit plus rien. Mais les derniers mots du fermier lui avaient donné à penser. Il avait dit « un parlementaire ennemi ». Se pouvait-il qu’il ne fût pas le complice d’Arnold, le complice conscient tout au moins ? Se pouvait-il qu’il eût été, lui aussi, abusé par ce boiteux diabolique ? On avait dû faire miroiter à ses yeux des préliminaires d’armistice, en vue de la mauvaise saison qui s’annonçait et qui rendrait les opérations beaucoup plus difficiles.
Le galop d’une troupe à cheval vint interrompre les méditations du Breton qui se tassa le mieux qu’il put contre sa haie : un peloton de cavalerie américaine commandé par un officier dévalait le chemin derrière la maison de Smith, s’y arrêtait en tempête. L’officier seul mit pied à terre, entra dans la maison et, un moment plus tard, reparut escortant le général Arnold auquel on amena un cheval. Le pied à l’étrier, celui-ci se tourna vers Josué Smith.
— À bientôt, Smith, dit-il peut-être un peu trop haut. Ne faites rien sans en avoir reçu l’ordre. Vous entendez ? Rien !
— Entendu, Général ! J’attendrai.
Gilles pensa qu’il était grand temps pour lui de rejoindre Tim et de le mettre au courant. Les dernières paroles du traître étaient claires ; l’Anglais allait rester caché dans la maison de Smith jusqu’à ce qu’on ait pu lui donner les moyens de regagner ses lignes. Au surplus, il lui eût été bien difficile de circuler, en plein jour et en plein milieu des positions américaines, avec un uniforme rouge.
À l’abri de la haie, Gilles descendit jusqu’au fleuve profitant de l’agitation causée par le départ tumultueux d’Arnold sur le chemin du haut. Là, il prit ses jambes à son cou et parcourut rapidement la distance qui le séparait de l’arbre où les chevaux avaient été laissés. Il y trouva Tim occupé à bouchonner les bêtes qu’il avait déjà nourries et qui semblaient ne rien ressentir de leur nuit pluvieuse. L’Américain semblait d’excellente humeur et sifflotait tout en travaillant. Il adressa un joyeux bonjour à son ami exactement comme si l’un et l’autre venaient de quitter un bon lit après une nuit de parfait repos.
— Et si tu me racontais l’histoire du canon ? fit le Breton mi-figue mi-raisin. Ça a l’air bigrement intéressant !
Le sourire de Tim s’élargit au point de lui couper la figure en deux.
— Un bon tour, hein ? Je savais que le colonel Lamb dont le poste est plus haut sur le fleuve, possédait un joli petit canon, assez facile à transporter. Je l’ai convaincu de le prêter au commandant du petit fortin qui est là au-dessus et qu’on ne voit guère, un certain capitaine Levingston. Ça n’a pas été sans mal ; Lamb tenait à son engin comme à un souvenir de famille. Levingston a dû jurer de le lui rapporter avant midi, à cause d’une inspection toujours possible. Mais tu vois, ça a fait du bon travail : le Vautour qui se croyait bien caché a décampé. À toi, maintenant. Où en sommes-nous ?
En quelques phrases, Gilles raconta sa nuit et les résultats de la canonnade puis, bouillant d’ardeur combative, enchaîna :
— Arnold est reparti ! L’Anglais est seul chez Josué Smith. Pourquoi ne pas aller l’y prendre, le faire prisonnier et le conduire au général Washington ?
— Ce serait peut-être possible si Josué Smith était véritablement un traître mais, d’après ce que tu m’as dit, je pense sincèrement… qu’il croit avoir bien servi la cause de l’Indépendance en permettant l’arrivée d’un parlementaire anglais jusqu’au grand chef de West Point. Il ne comprendrait pas et nous n’aurions aucune aide, de personne, pas plus des gens de West Point que ceux de Levingston. Tu veux que je te dise ce qui se passerait ?
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