— Eh bien, fit Tim, on peut dire que tu possèdes vraiment le don d’évocation. Mais tu ferais mieux de te taire !… Les voilà, tes « Cow-Boys ».
— Salut à vous, nobles voyageurs ! déclama l’homme habillé en Hessois. C’est une heureuse fortune que vous rencontrer, vous et ces superbes animaux que vous montez. Me ferez-vous la grâce d’en descendre afin…
— Afin que tu puisses plus commodément visiter nos poches ? ironisa Tim. Eh bien, cow-boy, tu vas être déçu : nos poches sont vides : tu n’y trouveras pas un maravédis, même en cherchant bien.
— Dommage ! En ce cas, je me contenterai des chevaux…
— Pas plus ? Et il nous restera quoi, cow-boy ?
— La vie… à condition que tu cesses de m’appeler cow-boy. Je n’aime pas qu’on m’insulte.
Gilles et Tim échangèrent un regard et ce fut le Breton qui reprit.
— Excuse, mon ami ! On nous a prévenus que nous rencontrerions sans doute une grosse bande de ces vachers. Nous pensions que tu étais celui que l’on appelle l’Avenger.
L’homme baissa son fusil et s’approcha, sourcils froncés, laissant ses deux compagnons à la même place et dans la même position.
— Où as-tu entendu parler de l’Avenger ? Voilà trois mois qu’il a disparu et que je le cherche. Nous sommes en compte lui et moi.
— Alors, coupa Tim, si tu n’es ni ce type ni cow-boy, qui es-tu au juste ? Un Skinner ?
— Et je m’en vante ! s’écria l’homme en se tapant sur la poitrine. C’est une vocation de famille. Je me nomme Sam Paulding et jamais un Paulding n’a servi le roi George, du moins volontairement. Nous servons la cause de l’Indépendance… et c’est en son nom que je réclame vos chevaux car nous en manquons regrettablement. Allons, descendez ! Je serais désolé d’être obligé de vous tuer, ajouta-t-il en braquant son fusil sur la poitrine de Tim qui ne s’en émut guère.
— Et nous donc ! soupira-t-il. Mais tu devrais y regarder à deux fois avant de nous tuer, si tu sers la Liberté, ou alors tu devrais renoncer à nos chevaux et nous laisser continuer notre route car nous devons rejoindre, au plus vite, le général Washington qui nous a confié une mission et qui nous attend. S’il nous attend trop longtemps, ce qu’il n’aime pas, et si on lui dit que Sam Paulding nous a retardés en nous volant, je ne crois pas qu’il t’en soit reconnaissant… Et il a la main lourde, notre chef.
L’homme eut un large sourire qui découvrit une double rangée de dents superbes. Sous sa défroque militaire, il était d’une rare saleté mais ni laid ni même vulgaire et ses yeux vifs regardaient droit.
— Ben voyons ! Vous êtes de l’État-Major, ça crève les yeux ! Dans une minute, vous allez me dire que vos bêtes appartiennent à la cavalerie de Virginie ? Seulement… faudrait voir à ne pas me prendre pour un imbécile ! aboya-t-il soudain. Les chevaux, je les connais et ceux-là, je veux bien être pendu s’ils n’appartiennent pas aux Habits Rouges ! et si…
Brusquement, ses yeux se rétrécirent. Jetant son fusil à l’un de ses hommes il se précipita à la tête du cheval de Gilles, l’immobilisa adroitement et se mit à frotter le front de l’animal.
— Eh là, protesta le jeune homme. Qu’est-ce que tu fais ? Vous avez dû prendre pas mal de pluie, dans la montagne. Il est trempé, ce bestiau… et il déteint… fit-il en agitant ses doigts dont l’extrémité était devenue couleur chocolat.
Sans lâcher l’animal, il fouilla dans sa poche, en tira un chiffon sans couleur qui avait peut-être été un mouchoir, cracha dessus et se mit à frotter de plus belle puis recula comme un peintre qui, son œuvre achevée, prend du champ pour juger de l’effet. Sa figure s’illumina.
— Bon sang ! exhala-t-il avec un soupir de bonheur. Que la peste m’étouffe si ce n’est pas là le Winner, le cheval de l’Avenger ! C’est trop beau !… (Puis, se tournant brusquement vers ses hommes :) Holà, vous autres, embarquez-moi ces deux lascars à la langue dorée. Il y a gros à parier qu’ils sont de la bande de ce fils de putain et nous allons avoir à causer.
Malgré leurs protestations, Tim et Gilles, pris sous le nombre, durent mettre pied à terre et suivre la bande dépenaillée qui les entraînait vers la vallée. Bientôt ils atteignirent ce qui devait être le repaire, une masure à moitié écroulée dans la Ten Mile River et qui semblait avoir été jadis un moulin. On les entraîna à l’intérieur, dans l’unique pièce encore debout et où s’entassait tout un peuple d’hommes et de femmes de tout âge et de tout acabit.
Sam Paulding s’installa sur un tonneau et se disposa à tenir une espèce de tribunal car plusieurs de ses hommes se rangèrent derrière lui l’arme au pied.
— Messieurs, déclara-t-il en laissant planer autour de lui un regard impérial, nous allons avoir à juger ces deux suspects mais, auparavant, il convient de leur adresser quelques questions auxquelles nous leur conseillons de répondre bénévolement s’ils veulent s’éviter… et nous éviter à nous-mêmes qui sommes gens civilisés, toute une suite de manœuvres extrêmement déplaisantes. Et la première de ces questions est : Où se trouve l’Avenger ?
L’emphase du ton et de la pose donna une idée à Gilles. Visiblement, le bonhomme se prenait pour une puissance… Redressant sa haute taille, il s’avança vers lui et s’inclina avec toute la courtoisie et le respect d’un ambassadeur présentant ses lettres de créance.
— Je crains, Monsieur, qu’il n’y ait entre nous un malentendu regrettable. Je n’ai véritablement aucune raison de vous refuser un renseignement que je serais le premier à réclamer puisque cet Avenger est un ennemi pour moi comme pour vous. J’ai nom Gilles Goëlo, je suis Français et Secrétaire particulier de Son Excellence le Général comte de Rochambeau, chef du corps expéditionnaire adressé aux Insurgents par Sa Très Gracieuse Majesté le roi Louis le Seizième, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre. Et comme nous sommes venus sur cette terre en amis, je pense, monsieur Paulding, que ma meilleure sauvegarde se trouve dans l’hospitalité et la courtoisie d’un véritable gentilhomme américain.
Le « gentilhomme américain » rougit de plaisir et salua avec beaucoup de dignité le jeune homme qui acheva tranquillement :
— … Quant à ces chevaux qui semblent pour vous de vieilles connaissances, je vous confierai en toute simplicité… que nous les avons volés, dans la montagne, chez un certain Jakob van Baren qui les tenait cachés dans une vieille mine de charbon.
Sam Paulding le considéra avec une stupeur sincère.
— Van Baren ? Des chevaux cachés dans sa vieille mine ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Le vieux Jakob a tant travaillé sa terre qu’il est tout courbé et ne serait même pas capable de lever le pied pour atteindre l’étrier. Quant à la mine, voilà beau temps qu’il n’y descend même plus !… Qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse des chevaux, le pauvre !
— Un instant ! coupa Tim. Puis-je vous demander, monsieur Paulding, fit-il en imitant la politesse excessive de son ami, de vouloir bien nous dire s’il y a longtemps que vous n’avez vu Jakob van Baren et à quoi il ressemble ?
— Oh, c’est le plus austère et le plus pieux de tous les Mennonites que je connaisse ! Un petit vieillard tanné comme une vieille pomme avec une barbiche grise taillée au carré et de longs cheveux coupés sur la nuque. Il est grave comme la Bible qu’il cite à tout bout de champ et n’a guère qu’une faiblesse : sa femme Mariekje, une vieille petite Hollandaise ronde et encore fraîche, vive comme une souris et qui est sans doute la meilleure ménagère de tout le comté. Ça doit bien faire six mois que je ne les ai pas vus. Mais, dis donc, ce n’est pas moi qui suis censé répondre à des questions ?…
— Encore une seule ! L’Avenger n’est-il pas un grand homme maigre mais bâti à peu près comme moi, avec des cheveux gris tirant sur le roux et des yeux couleur de granit ?…
— Si tu es l’un de ses hommes, tu dois bien savoir que c’est là son portrait fidèle, ricana Sam Paulding. Mais je ne vois pas…
— Moi, je vois, conclut Tim tranquillement et nous allons maintenant répondre à la question que tu posais tout à l’heure : si tu veux trouver celui que tu cherches, va chez Jakob van Baren et tu y trouveras ton ennemi caché sous son nom et dans sa maison. Quant au vieux couple que tu nous as décrit, cherche-le dans la galerie de mine à main gauche et à une centaine de pieds de l’entrée : c’est là que l’Avenger les a enterrés.
Un silence total accueillit la déclaration de Tim. Sam Paulding était devenu très pâle et, autour de lui, tous les yeux brillaient de fureur contenue. Gilles considéra son ami avec indignation.
— C’est ça que tu as vu dans la mine quand tu as soufflé la lanterne ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
— Parce que alors je n’étais pas certain… et parce qu’il nous fallait partir à tout prix.
— Un bandit ? Un assassin ! Et nous lui avons laissé ces deux malheureuses femmes ?
— Nous ne pouvions pas faire autrement.
— Je le sais et je ne te reproche rien. Mais maintenant tu vas rejoindre seul le général Washington.
— Et toi ?
— Moi ?… (Gilles se tourna vers Paulding :) Rends-moi mon cheval, donne-moi des armes et je te fais serment de te ramener la tête de ton ennemi…
— Je saurai bien aller la prendre moi-même, fit l’autre sombrement. C’est une joie que je ne laisserai à personne. Mais je commence à croire à votre histoire. Raconte-moi ce qui s’est passé chez Van Baren et nous verrons.
Gilles fit le récit, aussi clair et concis que possible, des événements qui les avaient amenés, en compagnie de Sitapanoki et de Gunilla, dans la petite ferme du Mennonite. Il dit franchement tout ce qu’ils y avaient vu, ce qui s’y était dit et ce qui s’y était passé. Il dit enfin comment, pour rejoindre Washington menacé d’un grave danger, ils avaient dû abandonner leurs compagnes de voyage. Son instinct le poussait, sans qu’il sût trop pourquoi, à jouer le jeu jusqu’au bout et à faire en quelque sorte confiance au chef Skinner. Il y avait en lui quelque chose qui le différenciait d’un brigand ordinaire, ne fût-ce que cette façon nette qu’il avait de regarder les gens dans les yeux.
"Le Gerfaut" отзывы
Отзывы читателей о книге "Le Gerfaut". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Le Gerfaut" друзьям в соцсетях.