— Moi je comprends, dit Gilles qui était déjà debout et tâtonnait pour trouver la sortie en attendant que ses yeux se fussent accoutumés à l’obscurité. Ils viennent enlever Sitapanoki pour le compte de Cornplanter et Hiakin très certainement les laissera faire. Je parierais que la porte de l’eau est mal fermée au camp. Les misérables !…

La lueur des étoiles innombrables permettait de voir nettement la rivière mais il fallait de bons yeux pour distinguer, presque contre la rive d’en face, la silhouette du canoë qui glissait sans que les rameurs donnassent un coup de pagaie, se laissant porter par le courant. Dans quelques instants, ils disparaîtraient derrière la palissade du village.

— Ils vont l’enlever, ragea Gilles. On ne peut pas laisser faire ça…

— Et pourquoi pas ? gronda Tim. Qu’ils l’enlèvent, si c’est leur idée. Qu’est-ce que ça nous fait ? Sagoyewatha n’a pas tenu compte de nos avertissements, il n’aura que ce qu’il mérite. D’ailleurs, Cornplanter nous rend service en corroborant nos dires. Grâce à lui notre mission est remplie… et au-delà de nos espérances, C’est le moment d’en profiter pour filer ! Avant longtemps, les Iroquois se déchireront entre eux. Ce sera une nouvelle guerre de Troie…

— Es-tu bien sûr que Sagoyewatha accusera son frère d’armes ? Hiakin est trop malin pour ça et je commence à me demander si ma fuite n’a pas été un peu trop facile. Qui te dit que l’on ne m’accusera pas du rapt et, à travers moi, ce sera Washington que Sagoyewatha rendra responsable. Va l’avertir de ce qui l’attend à West Point, toi ! On n’a pas besoin d’être deux pour ça. Moi, je reste !

— Et que vas-tu faire, pauvre idiot ? Attaquer tout seul une escouade d’Iroquois avec un couteau et de la bonne volonté ? Te faire tuer bêtement pour une squaw ?

— C’est mon problème et c’est ma vie. Je ne laisserai pas ces sauvages enlever Sitapanoki.

— Et qu’est-ce qu’elle est d’autre qu’une sauvage ?

Chuchotées, les ripostes sifflaient comme des balles. Les deux garçons se dressaient l’un contre l’autre, oubliant l’amitié, les buts communs, prêts à se taper dessus pour faire triompher chacun son point de vue. Gunilla les sépara brusquement.

— Vous n’êtes pas un peu fous ? Pourquoi ne criez-vous pas ? La vallée répercute les voix et les Iroquois ont des oreilles de loups ! Ce n’est pas parce que vous ne les voyez plus qu’ils ne risquent pas de vous entendre.

Ramenés à la réalité, Gilles et Tim retinrent leur souffle. Le canoë, en effet, avait disparu et, autour d’eux tout n’était que silence, un silence épais comme il s’en produit à l’approche d’un danger quand la nature, elle aussi, paraît retenir son souffle.

— Allons-nous-en, grogna Tim. Cela ne nous regarde pas.

Mais il ne bougea pas, retenu par la main devenue singulièrement dure de l’ancienne esclave.

— Sitapanoki est bonne, fit-elle, et Cornplanter n’est qu’une brute.

Frappé, Gilles tourna la tête. Pour la première fois, il regarda celle qui se rangeait si soudainement à son côté. La lune, un instant apparue au-dessus de la montagne avant de plonger dans un nuage blanc, lui montra deux yeux clairs qui lui souriaient timidement.

— Je t’aiderai, si tu veux ! dit Gunilla avec simplicité.

Le soupir de Tim aurait pu faire gonfler les voiles d’un vaisseau de ligne mais, sans plus hésiter, il se mit à se déshabiller.

— Et moi, bien sûr, je vais vous laisser choir dans cet affreux pétrin, grogna-t-il. J’ai toujours dit qu’il fallait savoir choisir ses amis et se garder des fous. Ça me servira de leçon. Allez ! À l’eau ! Ils ne vont pas tarder à reparaître, j’imagine. Et puis, décidément, tu as besoin d’un bon bain…

Un instant plus tard, les deux garçons se laissaient couler sans bruit dans l’eau froide de la Susquehanna en prenant bien soin de demeurer à l’abri des berges car la lune maintenant éclairait en plein. D’où ils étaient, ils pouvaient apercevoir le canoë arrêté tout près de l’entrée du village indien. Un seul rameur y demeurait, surveillant les alentours. Pour la forme sans doute, car le camp de Sagoyewatha était curieusement silencieux. Même les sentinelles avaient disparu.

— Quand je disais que ce truand de Hiakin était d’accord ! marmotta Gilles. Je suis prêt à parier que cette malheureuse femme a déjà été réduite à l’immobilité par ses soins afin que ses cris ne donnent pas l’alerte. Tiens, regarde !

En effet, les Iroquois reparaissaient. L’un d’eux portait sur son dos une forme blanche qui semblait parfaitement inerte.

— Ça va être à nous, souffla Tim. Tu sais nager sous l’eau ?

— Je suis Breton, rétorqua l’autre. Ça veut dire à moitié poisson !

Trois mots rapides décidèrent du plan que l’on allait suivre puis, prenant une longue respiration, les deux garçons, avec un bel ensemble, disparurent dans la rivière tenant chacun un couteau entre les dents tandis que Gunilla, tapie dans les herbes de la rive, se résignait à attendre.

Le canoë dont les pagaies étaient maniées vigoureusement avançait vite bien qu’il dût remonter la rivière. Les Iroquois étaient pressés. En peu de temps, ils atteignirent le poste de guet de Gunilla. Alors, tout alla très vite. Brusquement, la frêle embarcation, basculée par d’invisibles mains, chavira jetant ses occupants à la rivière. La surprise joua à plein. L’un des Indiens tomba presque dans les bras de Gilles qui leva son couteau, frappa et dégagea l’arme juste à temps pour faire face à un nouvel adversaire. Cette fois, il fallut se battre. L’Iroquois semblait vigoureusement bâti et, de toute évidence, ce n’était pas la première fois qu’il se battait dans l’eau. Mais Gilles était dans son élément et il avait pour lui rapidité et souplesse. Il glissa des mains qui cherchaient à l’étrangler, se retourna, frappa de toutes ses forces. La lame disparut jusqu’à la garde dans le ventre de l’homme dont le gémissement bref fut immédiatement étouffé par l’eau. Alors, revenant en surface, le jeune Breton regarda autour de lui. Le coup avait réussi : quatre cadavres s’en allaient au fil de l’eau et, près de la berge, Tim remorquait une longue forme qui mettait dans l’eau une traînée blanche.

Vivement, Gilles accrocha l’un des Indiens morts pour le ramener à terre : le peu de vêtements de cet homme et surtout ses mocassins, lui seraient d’une grande utilité sans parler de ses armes.

Quand il atteignit la rive, Gunilla aidait Tim à tirer de l’eau le corps inerte de Sitapanoki qu’ils étendirent dans l’herbe sans qu’elle fît le moindre mouvement.

— Tu avais raison, fit Tim à l’adresse de son ami. Le coup était prémédité : cette femme est inconsciente. Elle a été droguée.

— Tu es certain. Elle n’est pas…

— Penses-tu ! Elle respire et cela ne nous arrange pas. J’avais pensé la convaincre de retourner au camp comme si de rien n’était…

— Retourner… Tu as perdu l’esprit ?… Pour que Hiakin réussisse demain ce qu’il aura manqué aujourd’hui ? Notre seule chance d’arracher Sitapanoki à Cornplanter est de l’emmener avec nous…

— L’emmener ? Tu veux dire l’emporter. Dieu sait combien de temps durera son sommeil.

— Eh bien, je l’emporterai…

Gilles avait tout oublié de sa fatigue, de ses blessures, de la faim qui l’avait tenaillé durant toute la fin de ce jour. La mince silhouette blanche que la lune habillait d’argent, le doux visage aux yeux clos qui reposait à ses pieds, la pensée des heures vécues en commun qui les attendaient, tout cela agissait sur lui comme un baume et comme un merveilleux tonique. Il se sentait la force de dix hommes et le cœur assez vaillant pour lutter seul contre une armée, à la manière des guerriers vénètes, ses ancêtres pour qui le combat à un contre un était presque un déshonneur.

En quelques secondes, il eut débarrassé sa victime de ses culottes en peau de daim, de ses mocassins et de sa ceinture où demeuraient encore un long couteau et un lourd tomahawk. Il revêtit le tout puis, se penchant vers la terre, courba le dos.

— Mets-la sur mes épaules, dit-il simplement. Et marchons ! Il faut qu’au lever du jour nous ayons fait déjà du chemin…

La jeune femme était lourde, mais le cœur de Gilles était léger et plein de joie tandis qu’il commençait à gravir la longue pente qui menait de l’autre côté de la montagne.

CHAPITRE X

LA MAISON DU MENNONITE

L’orage se déchaînait avec une violence inattendue. Les rafales de pluie frappaient presque horizontalement, flagellant les quatre fugitifs déjà fatigués par quarante-huit heures de marche à peu près ininterrompue. Car, désireux de mettre le plus de chemin possible entre eux et leurs éventuels poursuivants autant que de rejoindre au plus vite les rives de l’Hudson, Tim et Gilles avaient mené leurs compagnes tambour battant, ne leur accordant qu’une heure ou deux de repos de temps en temps et sans d’ailleurs qu’aucune d’entre elles émît la moindre protestation.

Gunilla marchait le dos courbé, les yeux à terre, comme si elle ne pouvait plus quitter cette attitude qui était celle d’une bête de somme plus que d’un être humain et qui rappelait, de façon poignante, l’harassant esclavage auquel la jeune fille (elle leur avait dit être âgée de seize ans) avait été soumise depuis quatre longues années, depuis que la petite ferme de ses parents, sur les bords de la rivière Alleghany avait été brûlée et ravagée par les Sénécas. Elle appartenait à l’une de ces familles suédoises qui avaient jadis fondé Fort-Christina 1, sur les bords de la rivière Delaware et qui pour échapper à la domination des Quakers de William Penn qui les laissaient sans défense à la merci des pirates de l’Océan, avaient choisi de s’enfoncer dans les terres pour y vivre dans la solitude mais, au moins, dans la paix, quand la domination des Quartiers s’était faite trop pesante.