Au prix d’une nouvelle douleur, il redressa un peu la tête pour mieux entendre. Aucun doute sur l’origine de ce tintamarre. Les guerriers sénécas allaient une fois de plus quitter leur village pour suivre Cornplanter dans le raid mortel qu’il projetait contre les paisibles colons de Schoharie. Les démons rouges allaient tomber comme la foudre sur un village dorant ses moissons mûres au soleil d’été, tout mettre à feu et à sang, ne laissant derrière eux que de la terre brûlée et des monceaux de cadavres dépouillés de leurs chevelures. Et rien ni personne ne pouvait rien pour éviter ce drame…

Le faible espoir qu’il conservait de convaincre peut-être Sagoyewatha quand il viendrait l’informer de ses décisions le concernant s’évanouit quand une ombre immense s’interposa entre lui et le trou lumineux de sa porte relevée. À sa couronne de poils raides il reconnut Hiakin et recommanda son âme au ciel. Pour que le sorcier vînt lui-même, il fallait que les nouvelles fussent mauvaises. Très certainement, on allait le ramener au damné poteau de torture pour y reprendre les réjouissances locales là où on les avait laissées.

Trop jeune pour endurer sans mot dire l’examen narquois du sorcier, le jeune Breton gronda.

— Qu’est-ce que tu viens chercher ici, Hiakin ? La fin de ma chanson ?

Face d’Ours haussa le paquet de muscles qui lui servait d’épaules.

— S’il ne tenait qu’à moi tu pourrais l’entonner tout de suite, grogna-t-il dans le meilleur style de son modèle. Mais Sagoyewatha pense que tu lui seras plus utile comme otage car, lorsque le Virginien sera vaincu et renvoyé dans sa tanière, les guerriers venus d’au-delà des grandes eaux seront peut-être généreux pour retrouver leurs prisonniers et les ramener au pays.

— Et toi, rétorqua Gilles, tu le penses aussi ? Tu crois à cette idiotie colportée par Cornplanter, à cette invraisemblable histoire de trahison qui doit, selon lui, livrer l’armée américaine aux Habits Rouges ? Je te croyais plus intelligent. Aucun des soldats de Washington n’est capable de ça !

— Sauf celui que brûle la soif de l’or ! Une histoire invraisemblable, dis-tu ? s’écria Hiakin laissant la colère l’entraîner dans le piège tendu à son orgueil. Sache donc, homme aux cheveux pâles, que le guerrier qui commande à West Point, le valeureux général Benedict Arnold, échange depuis des semaines des paroles avec ses anciens maîtres pour faire plaisir à sa squaw ! Avant la prochaine lune il aura livré, contre beaucoup d’or, la forteresse de l’Hudson. Ton grand chef blanc alors disparaîtra comme la brume du matin…

Les derniers mots se perdirent dans l’éclat de rire de Gilles, un éclat de rire d’autant plus sonore qu’il cachait plus d’inquiétude car ce que venait de lui révéler Face d’Ours rendait un sinistre son de vérité. Cela répondait trop bien aux doutes émis à Peekskill par le colonel Hamilton visant la confiance que l’on pouvait accorder au héros de Saratoga. Si Arnold livrait West Point, non seulement Washington perdrait sa plus solide position mais encore l’or de France irait en droite ligne dans la poche de ses ennemis. Que pourraient faire alors Rochambeau et ses cinq mille hommes accrochés à leur île entre la flotte anglaise et cet énorme continent où il n’aurait plus le moindre appui ?

— Pourquoi ris-tu ? demanda Hiakin, mécontent.

— Parce que vous êtes encore plus fous que je ne le croyais. Voilà donc pourquoi Sagoyewatha refuse d’entendre les paroles de paix de mon maître ? Pauvres imbéciles ! Croyez-vous donc que West Point soit la seule force de Washington ? Va dire à ton chef qu’il interroge son jeune frère. Igrak pourra lui dire à quoi ressemblent les guerriers du roi de France, leurs armes et leurs vaisseaux ! Des guerriers qui ne sont qu’une avant-garde car bientôt d’autres vont venir, avec encore plus d’armes, encore plus de canons, encore plus de vaisseaux. Tes amis les Habits Rouges seront balayés comme les feuilles par la tempête… et vous avec. Tue-moi si tu veux, maintenant… mais n’oublie pas mes paroles quand l’heure sera venue…

Un furieux coup de pied allongé dans ses côtes fut la seule réponse du medecine-man qui disparut beaucoup plus vite qu’il n’était venu.

Au-dehors, le vacarme devenait infernal. Des chants sauvages, coupés de hurlements hystériques, s’élevaient sur le roulement enragé des tambours de guerre. La terre même tremblait sous le trépignement de centaines de pieds rythmant une danse guerrière. Par la porte demeurée ouverte, un nuage de poussière envahit la hutte et submergea Gilles qui se mit à tousser, la gorge arrachée, ce qui augmenta sa rage. Attila avait vaincu Cicéron et, avec ses hordes barbares, s’en allait porter la mort et la désolation jusqu’au cœur de ce beau pays, tandis que la basse avidité d’un homme sans honneur poignarderait dans le dos l’un des plus grands hommes jamais nés sur la terre, un homme qui était aussi un ami.

À moitié fou de fureur, Gilles se mit à tirer sauvagement sur les liens qui le retenaient à ses piquets, cherchant au moins à ébranler ceux-ci dans l’espoir de les arracher. Mais ils tenaient bon. Le sang coulait de sa peau entamée sans que les piquets eussent seulement frémi. Pourtant, il fallait qu’il sorte de là, à n’importe quel prix, il fallait qu’il puisse quitter ce maudit village. Le danger d’enlèvement que courait la belle Sitapanoki s’estompait devant le péril mortel des Insurgents aux prises avec la trahison d’un des leurs…

— Seigneur, pria-t-il à haute voix, et vous Notre Dame qui défendez les justes causes, aidez-moi ! Tirez-moi de là afin que je puisse les sauver ! Envoyez-moi du secours… ou dites-moi ce que fait cet abruti de Tim Thocker !

Il avait hurlé son étrange prière comme s’il espérait être entendu au plus haut du ciel mais sa voix se perdit dans le tintamarre où se mêlaient maintenant les hennissements des chevaux.

Un souffle tiède lui balaya la figure.

— Chut !… fit une petite voix et Gilles qui avait fermé les yeux les rouvrit sur le visage anxieux d’Igrak agenouillé près de sa tête, un doigt sur la bouche. Il lui sourit mais déjà l’enfant s’attelait de toutes ses forces à l’un des piquets qu’il secoua avec une énergie farouche. Les muscles naissants saillaient sous sa peau cuivrée qui bientôt fut couverte de sueur. Mais, au bout d’un moment, le piquet bougea suffisamment pour que grandît enfin l’espoir de l’arracher. Avec un sourire de triomphe, le petit guerrier se jeta sur l’autre pièce de bois mais, au-dehors, quelqu’un cria son nom.

L’enfant tressaillit et Gilles vit l’angoisse passer sur son visage crispé.

— Va vite ! souffla-t-il, je ferai le reste tout seul ! Merci… cent fois merci…

Les yeux soudain brillants, Igrak se releva et prestement glissa un couteau sous les épaules de Gilles.

— Ami…, fit-il.

Puis, avec la souplesse d’une anguille, il se glissa dans un trou à ras du sol qu’il avait dû percer dans la paroi et que Gilles n’avait pas remarqué. Resté seul, il commença par écouter intensément. Le bruit commençait à faiblir. Les pas des hommes et des chevaux incontestablement s’éloignaient… Sans doute ne s’occuperait-on pas de lui avant quelque temps mais peut-être valait-il mieux attendre la nuit pour achever sa libération. D’autre part, si l’on venait lui apporter quelque nourriture, il se pouvait que l’on s’aperçût des dommages subis par le piquet, auquel cas tout serait à recommencer et sans l’aide d’Igrak. Après tout, si l’enfant avait, à cet instant, entrepris de le délivrer c’est qu’il y avait une chance à saisir… Alors, bandant ses muscles il se mit à tirer de toutes ses forces. Sous son dos, il sentait la lame du couteau et puisait dans ce contact un regain d’énergie. Il tira, tira… et retint un cri de triomphe quand, brusquement, le piquet s’arracha…

Sa main droite libérée, il se tordit pour saisir le couteau, réussit à refermer ses doigts engourdis dessus. Tout son corps courbatu criait de douleur mais l’excitation de sentir la liberté si proche le soulevait. La lame mordit les cordes qui liaient sa main gauche. Igrak avait bien fait les choses : le couteau coupait comme un rasoir. En quelques instants, les torons de chanvre cédèrent. Dès lors, libérer ses pieds fut pour le jeune homme une simple gymnastique.

Debout, il s’étira plusieurs fois, plia les genoux. La circulation, douloureusement d’abord, puis de plus en plus librement, se rétablissait. Alors, Gilles alla prudemment jeter un coup d’œil au-dehors.

Il n’y avait personne en vue. Tous ceux qui ne partaient pas étaient massés à l’entrée donnant sur la rivière où l’on mettait les canoës à l’eau. Ceux des Indiens qui étaient montés étaient partis à cheval, les autres dans les longues pirogues peintes mais personne ne faisait attention à ce qui se passait dans le village vidé, chacun ayant sans doute à cœur de saluer les guerriers. Avec un battement de cœur, Gilles s’aperçut qu’il n’y avait personne à l’entrée donnant sur les champs de maïs. Alors, saisissant la couverture laissée dans un coin et dont il comptait se faire un vêtement quand il en aurait le temps, il s’élança, aussi nu que la main, courut à s’en faire éclater le cœur en priant le Ciel que personne ne l’aperçût, franchit l’enceinte et plongea enfin en plein cœur du champ de maïs qui l’engloutit comme une vague…

Il ne s’y arrêta qu’un instant. Sa fuite pouvait être découverte d’une minute à l’autre. Il ne devait pas s’attarder. À l’aide de son couteau, il coupa une large bande dans sa couverture, s’en fit une sorte de pagne, y glissa la lame providentielle puis roulant le reste sous son bras en prévision de la nuit, il entreprit de traverser la mer verte en direction des bois qui coulaient presque jusqu’au fond de la vallée.

Le soleil tapait dur et, quand il l’atteignit, la fraîcheur des bois lui fit du bien. Ils étaient touffus et sombres avec d’épais buissons d’airelles et de mûres qui le griffaient mais auxquels, au passage, il rafla quelque nourriture. Les fruits sauvages étaient acides et lui brûlèrent l’estomac mais ils étanchèrent sa soif.