Longue, fine, gracieuse, elle avait un visage de rêve éclairé par des prunelles immenses et d’une étonnante nuance dorée. Entre les cils épais, ils éclataient comme deux lacs d’or clair que faisait ressortir encore la nuance plus chaude de la peau et la fleur sanglante d’une bouche un peu épaisse, entrouverte sur l’éclair blanc des dents et qui était l’image même de la sensualité. La robe blanche ornée de guirlandes de feuilles noires et vertes épousait tellement les courbes de son corps qu’elle semblait peinte dessus. C’était comme un drap mouillé, une seconde peau révélant indiscrètement la longueur des cuisses, les ombres douces des aines et la perfection insolente des seins. Sous le mince bandeau blanc qui les retenait, les tresses brillantes de ses cheveux nocturnes tombaient jusqu’à ses genoux. Elle avait l’allure d’une reine mais le moindre de ses mouvements chantait un poème à la volupté.
Un instant, sans rien dire, elle dévisagea le prisonnier qui la dévorait des yeux. Le désir qu’elle lut sur ces traits soudain vieillis était si évident qu’une flamme chaude monta à ses pommettes et ce fut à regret qu’enfin elle détourna les yeux.
— Pourquoi tant de hâte, Hiakin ? fit-elle en anglais elle aussi. Ces hommes ont commis une grande faute mais c’est Sagoyewatha qu’ils souhaitaient rencontrer. Tu pourrais au moins attendre son retour pour les mettre à mort… ou bien as-tu oublié que tu n’es pas le chef ?
Sa voix était basse, grave avec des inflexions rauques qui lui donnaient un charme étrange sans rien enlever cependant à l’ironie légèrement méprisante du ton.
— Je suis le seul maître en son absence, riposta l’autre ! Sagoyewatha l’a proclamé, Sitapanoki ! Et toi, son épouse bien-aimée, tu devrais le savoir mieux que quiconque. En outre, ces hommes ont tué l’oiseau qui frappe comme la foudre. Personne, ici, ne comprendrait qu’ils ne fussent pas mis à mort sans autre délai que celui imposé par nos coutumes.
Un bref sourire moqueur fit étinceler les petites dents blanches de la belle Indienne.
— Ils comprendraient très bien si tu prenais la peine de leur expliquer, Hiakin ! Ils croient chaque parole qui tombe de ta bouche… car ils pensent qu’elles sont toutes inspirées par le Grand Esprit… même si ce n’est pas le cas ! Moi, en tout cas, je n’ai pas besoin du Grand Esprit pour te prédire que mon Vaillant époux ne sera pas content de ne retrouver que des carcasses pourries là où il y avait peut-être des ambassadeurs…
— Ton vaillant époux est un faible beaucoup trop enclin à écouter les paroles mielleuses de ses ennemis. Il vaut mieux que ceux-là disparaissent. Et je ne crains pas sa colère. Rentre chez toi, femme ! Demain, si tu le désires tu pourras prendre ta part de la fête avec les autres squaws.
La colère illumina soudain les grands yeux d’or liquide.
— Je ne suis pas une squaw comme les autres, Hiakin. Et je ne te permets pas de l’oublier. Cet homme est un Français et une longue amitié a jadis unis ses ancêtres et les miens avant que les Iroquois ne les massacrent. En outre, il nous a ramené Igrak ! S’il meurt demain mon époux entendra ma voix autant que la tienne… et davantage peut-être !
Ils s’affrontaient maintenant, l’homme à la face d’ours et la femme aux yeux de soleil. Et bien que ni l’un ni l’autre n’eussent rien perdu de leur maintien plein de dignité, la haine entre eux était presque palpable. C’était comme le défi éternel des forces du jour en face de la puissance des ténèbres, l’ange et le démon… mais l’ange avait un corps qui incendiait le sang de Gilles. Inconsciemment, comme un loup captif, il tirait sur ses liens dans un élan involontaire vers cette femme qui, avec un mouvement d’épaules traduisant un gracieux dédain, s’éloignait maintenant, de sa démarche nonchalante, et disparaissait dans la hutte du chef. La voix forte de Hiakin put encore l’atteindre avant que le pan de daim ne fût retombé sur elle.
— Cependant, il mourra comme l’autre car le Grand Esprit l’exige et moi, Hiakin, je le veux…
Mais Sitapanoki ne revint pas. Tout était fini pour ce soir. Les tambours se remirent à rouler. Hiakin, après un dernier geste de menace adressé aux captifs, reprit lui aussi le chemin de sa hutte et les Indiens se dispersèrent dans toutes les directions. Les prisonniers liés à leurs poteaux demeurèrent seuls auprès du feu qui s’éteignait lentement. Les entrées du campement furent barricadées et les Sénécas se dirigèrent vers leur repas du soir. Mais les yeux de Gilles demeurèrent fixés sur la grande hutte refermée, comme s’il espérait encore revoir la miraculeuse apparition.
Les cordes serraient douloureusement ses muscles et la fatigue se faisait sentir mais il n’en avait pas conscience. Il n’avait même pas conscience de la mort abominable qui l’attendait au bout de la nuit. Ce dont il souffrait intolérablement, c’était d’un curieux sentiment de frustration et d’abandon depuis qu’elle avait disparu. Et il savait qu’au moment où la mort viendrait il ne songerait ni à ses rêves de gloire évanouis, ni à ses espoirs anéantis, ni à ces combats qu’il avait tant désirés et qu’il ne verrait jamais… ni même à Judith de Saint-Mélaine qui l’attendrait en vain. Il n’emporterait de la vie qu’un seul regret : celui de n’avoir jamais tenu dans ses bras une Indienne dont, une heure plus tôt, il ignorait jusqu’à l’existence…
La voix tranquille de Tim, bizarrement altérée, résonna auprès de lui.
— Quelle femme ! soupira-t-il. J’avais entendu dire qu’elle était belle mais je ne l’aurais jamais imaginé à ce point. Je comprends que Cornplanter en soit fou et ait juré de l’enlever à son époux. Le général Washington est fichtrement bien renseigné… mais je crois que Hiakin va nous éviter de faire notre mauvaise commission ! Les Six Nations resteront unies. Sagoyewatha ignorera toujours que l’Iroquois convoite sa femme… et la guerre de Troie n’aura pas lieu…
Mais Gilles était à mille lieues de l’histoire grecque.
— Sitapanoki ! murmura-t-il. Quel nom étrange !
— Cela veut dire « Ses pieds chantent quand elle marche ». Il n’y a d’ailleurs pas qu’eux : tous les hommes auraient assez tendance à chanter devant elle et toutes les femmes à pleurer…
— Pourquoi a-t-elle parlé de ses ancêtres ?
— Parce que, jusqu’à ce que la France perde le Canada, ils étaient ses alliés. Sitapanoki est la petite fille du dernier Sagamore des Algonquins, exterminés en totalité par les Iroquois. Elle pourrait n’être qu’une captive comme cette malheureuse que tu as sauvée du gerfaut mais sa beauté est telle que c’est elle qui a capturé le chef Sénéca…
Auprès d’eux, le feu n’était plus que braises rouges. La nuit, lentement, les enveloppait. Elle était claire cependant et, en levant les yeux, les deux prisonniers pouvaient voir le ciel criblé d’étoiles. L’air nocturne apportait avec lui toutes les senteurs de la montagne.
— Elle est bien belle, notre dernière nuit…, murmura Gilles.
— Ouais ! Mais j’aimerais mieux une grosse pluie et une solide pinte de rhum…
Ils ne parlèrent plus. Chacun s’enfonça dans ses propres pensées, essayant de trouver un peu de repos dans le soutien même de ces liens qui les retenaient mais l’engourdissement qui les prenait était déjà une douleur…
Le temps coula. Le vent fraîchit. Les bruits du village indien s’éteignirent l’un après l’autre et bientôt l’on n’entendit plus, de loin en loin, que le cri des oiseaux nocturnes… et un ronflement qui apprit à Gilles que Tim avait réussi tout de même à s’endormir.
Tout à coup, il eut conscience d’une présence à ses côtés. Des nuages cachaient les étoiles et la nuit était devenue obscure mais il distingua tout de même une forme humaine à demi accroupie et qui se redressa.
— Je vais couper vos liens, souffla une voix. Ensuite je délivrerai votre ami.
La voix était celle d’une femme mais il était à peu près impossible de distinguer quoi que ce soit dans l’espèce de paquet sombre qu’elle représentait. Des mains cherchèrent les cordes, glissèrent une lame sous l’une d’elles, commencèrent à scier…
— Qui êtes-vous ? souffla Gilles. Je ne croyais pas recevoir une aide quelconque chez ces brutes…
— Je suis celle que vous avez sauvée de l’oiseau et à cause de qui vous devez mourir. Je ne vaux pas ça… Une esclave…
— Une captive ! rectifia le jeune homme. Et vous êtes une femme de ma race. Comment vous appelez-vous ?
— Avant que je ne devienne moins qu’un chien, on m’appelait Gunilla…
1. Conservateur, donc fidèle à l’Angleterre.
2. Autrement dit : venus de la mer.
CHAPITRE IX
CICÉRON ET ATTILA
Le couteau de Gunilla coupait bien. En quelques instants Gilles et Tim retrouvèrent la liberté. Ce fut un peu plus long pour l’usage normal de leurs membres engourdis.
— Que faisons-nous maintenant ? souffla le chasseur. Comment franchir l’enceinte…
— L’un des pieux de la palissade est coupé. Il est possible d’en déplacer un morceau… tout au moins pour un homme. Moi, je n’ai jamais pu, sinon j’aurais fui depuis longtemps.
— Eh bien, conclut Gilles, vous fuirez avec nous. Montrez-nous le chemin.
Sans faire plus de bruit que des chats, ils traversèrent l’espèce d’esplanade, l’un derrière l’autre. Tim allait en tête puis l’esclave, puis Gilles. Mais, quand ils atteignirent les huttes, le chemin indiqué par Gunilla passa devant celle du chef et Gilles, retenu par une force plus puissante que sa volonté, ralentit le pas… Là, tout près de lui, respirait cette femme dont le souvenir le brûlait.
Tout était obscur dans la hutte. Le rideau de daim cachait l’entrée mais il était mal attaché. Le vent de la nuit le faisait bouger doucement, comme s’il demandait qu’une main le soulevât… Le cœur de Gilles se mit à cogner lourdement dans sa poitrine tandis que revenait, violemment impérieuse, irrésistible, la flambée de désir qui tout à l’heure, alors même qu’il était attaché au poteau de torture, lui avait fait oublier jusqu’à la notion de sa mort prochaine.
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