— Mais comment les choisit-il ?

— Il ne les choisit pas. Les objets doivent avoir un lien avec un rêve qu’il a fait ou avec une prémonition quelconque. D’ordinaire, les guerriers font cela plus tard mais l’oncle d’Igrak, Hiakin, ou Face d’Ours, est le sorcier des Sénécas… un grand sorcier. L’enfant souhaite peut-être lui succéder… Si c’est cela, il doit être précieux à la tribu et nous avons peut-être une chance de sauver nos scalps.

Cette idée parut le rasséréner et ce fut d’un œil plus calme qu’il considéra la route restant à parcourir.

Quarante-huit heures après avoir quitté Peekskill, les trois voyageurs atteignirent le sommet de la dernière pente montagneuse au-delà de laquelle coulait la Susquehanna.

— Toi qui as tellement hâte de savoir à quelle sauce on va être mangés, tu n’attendras plus longtemps pour être fixé, déclara Tim en désignant le ruban capricieux de la rivière. Si le gosse a dit la vérité, le camp de son frère ne doit pas être à plus d’une demi-heure de marche.

Mais Gilles ne répondit pas. Son regard suivait, depuis quelques instants, les évolutions d’un oiseau, un rapace visiblement qui venait d’apparaître. C’était une bête superbe, un peu moins grande que l’aigle mais tout aussi majestueuse et d’une insolite blancheur.

Les ailes grandes ouvertes, il glissait le long d’invisibles colonnes d’air en larges orbes planés, très haut par-dessus les croupes boisées de la montagne. Il planait dans le ciel bleu, hiératique et redoutable car la blancheur de ses plumes n’enlevait rien à la puissance de son bec et de ses serres. Fasciné, le jeune homme s’arrêta.

— Eh bien ? fit Tim. Tu viens ?

— Regarde ! Qu’est-ce que c’est. Un aigle ?

Tim plissa les paupières pour défendre ses yeux contre la trop grande lumière.

— Non. Ça lui ressemble un peu mais ça n’en est pas un. Je crois que c’est un gerfaut.

Le cœur de Gilles manqua un battement.

— Un gerfaut ? Tu es sûr ?

— Autant qu’on peut l’être d’un oiseau que l’on ne voit pas souvent par ici car ses pareils vivent plus au nord. Celui-là est superbe.

Du geste instinctif du chasseur, Tim levait déjà sa carabine mais Gilles l’arrêta d’un cri.

— Non ! (Puis, plus doucement :) Ce serait dommage…

Sans protester, Tim remit son arme à la bretelle.

— Tu as raison ! En plus, ce serait une bêtise. Nous sommes trop près du camp indien et ils assimilent ces oiseaux blancs à l’oiseau du tonnerre, leur divinité tutélaire…

On se remit en marche. Le chemin plongeait à travers bois mais il était assez large pour que Gilles pût garder un œil sur le gerfaut qui, là-haut, continuait à voler en larges cercles, comme s’il guettait. Tout à coup, le sentier se débarrassa de sa fourrure sylvestre et piqua brusquement vers la vallée après avoir épousé l’épaule d’une colline. Le camp indien apparut…

Les wigwams faits de clayonnages, d’écorces et de joncs jaunissants boursouflaient la rive, entre les eaux scintillantes de la rivière et deux champs de maïs plantés à la manière indienne, ce qui leur donnait un aspect inattendu. Au moment des semailles, en effet, les Iroquois avaient coutume de planter, dans chaque trou, quatre grains de maïs et deux haricots. Cela donnait une verdure moirée, très agréable à l’œil mais un cercle fait de troncs de sapins taillés en pointe isolait le camp de ses cultures et en dérobait la vue.

Les huttes avaient la forme de coffrets aux couvercles arrondis et la plupart étaient couvertes de peaux de cerf peintes de couleurs vives. Des silhouettes de femmes aux longues nattes noires s’activaient autour des feux de cuisine, pilant du grain dans des mortiers de pierre ou écorchant le gibier tué par les chasseurs. Quelques-uns de ceux-ci, à demi nus, les cheveux rasés jusqu’au milieu du crâne pour ne laisser qu’une longue mèche noire emmêlée de plumes, se massaient près de la plus grande hutte, celle que précédait une hampe touffue comme un peuplier tant elle portait de trophées chevelus. Sur le bord de l’eau où reposaient quelques canoës accessibles par une large porte ouverte dans l’enceinte, des enfants à peu près nus couraient au milieu des poules et des chiens maigres.

Les yeux de Gilles dévorèrent avidement ce spectacle nouveau. Le camp était vaste. Il donnait une impression de richesse à cause des couleurs violentes dont s’habillaient les huttes et les femmes. Quant aux guerriers, grands gaillards à la peau sombre et brillante, ils semblaient de force dangereuse.

— Qu’en dis-tu ? marmotta Tim. Toujours aussi pressé de voir de près une tribu iroquoise ?

— Plus que jamais ! Ils ressemblent enfin à tes récits et à mes rêves ! Quoi qu’il arrive, je ne regretterai jamais d’être venu jusqu’ici. La terre, les hommes et les bêtes y ont la même fierté et la même splendeur.

Son regard, une dernière fois, chercha le gerfaut…

— Sacrebleu !… s’écria-t-il.

Le rapace venait d’interrompre soudainement sa danse sinueuse et, brassant l’air de ses ailes puissantes, piquait droit sur quelque chose qui venait de surgir d’un des deux champs… quelque chose qui était un être humain d’une forme d’ailleurs indéfinie. D’où ils étaient, les deux garçons pouvaient voir des cheveux clairs dépassant d’une bosse qui était un gros sac porté sur le dos.

— C’est une femme ! fit Tim d’une voix sans timbre… Une femme blanche ! L’oiseau a dû être attiré par ses cheveux. Il va l’attaquer…

Un hurlement couvrit sa voix. Le gerfaut venait de s’abattre sur la tête claire… Déjà Gilles avait saisi sa carabine. Son geste fut aussi rapide que l’avait été l’attaque du rapace. Il épaula, tira presque sans viser. La détonation, répercutée par la montagne, fit un bruit énorme mais le gerfaut lâchant sa victime s’abattit sur le sol.

— Joli coup ! apprécia Tim. Mais maintenant les ennuis vont commencer… Si nous avions espéré une arrivée discrète il faut y renoncer. Tout le camp est déjà sur le pied de guerre.

Mais Gilles ne l’écoutait pas. Au risque de se rompre le cou, il avait éperonné son cheval et dévalait à fond de train la pente raide qui aboutissait au champ de maïs. Quelques secondes plus tard il tombait comme la foudre devant le groupe que formaient l’oiseau mort et sa victime. Mais, bizarrement, il n’accorda que peu d’attention à cette dernière, aperçut vaguement un tas de guenilles d’où émergeait un visage gris de crasse, des yeux bleus encore pleins de terreur et une tignasse d’un jaune pisseux tachée de sang,

— Pas trop de mal ? fit-il seulement.

La créature fit signe que non mais déjà il l’avait oubliée. Mettant un genou en terre, il se penchait et, avec des gestes pleins de douceur, il ramassait le gerfaut. L’oiseau avait été tué net mais son corps inerte était encore chaud et à toucher ces plumes douces, tachées de sang, Gilles éprouva une colère mêlée de douleur. Il avait l’impression d’avoir atteint, à travers le beau meurtrier blanc, tous ceux de sa race, d’avoir en quelque sorte démérité. Ils avaient tous été des rapaces, reniant superbement toute pitié, toute entrave à leur plaisir et lui s’était rangé au côté du troupeau indistinct des victimes. Pour un être informe et boueux qu’on lui avait dit être une femme, il avait abattu l’une des plus belles créatures de Dieu, ce signe du destin qui tout à l’heure planait orgueilleusement dans le ciel qui le couvrait, l’ombre même de Taran peut-être…

La grosse patte de Tim secouant son épaule le rendit à la réalité.

— Je crois que tu as signé notre arrêt de mort, murmura l’Américain. Regarde.

Lentement mais sans lâcher l’oiseau qui reposait entre ses mains, Gilles se releva. Perdu dans ses regrets, il n’avait pas vu se refermer sur eux le cercle des guerriers indiens. Armés d’arcs ou de lances ornées de plumes, ils ressemblaient avec leurs peaux luisantes et les peintures noires et blanches qui les décoraient à une fresque peinte sur cuir de Cordoue mais la colère et la haine flambaient dans tous les yeux.

— Essayons toujours de parlementer, soupira Tim.

Se redressant de toute sa taille, il se dirigea vers un homme déjà âgé et qui, portant une sorte de couronne en poils de cerf teints d’écarlate et un collier de dents d’ours semblait un chef. Là, il éleva sa main droite ouverte à la hauteur de ses épaules, lui fit décrire un cercle puis, la refermant à moitié et ne gardant que l’index et le majeur dressés en forme de V, il la fit descendre lentement jusqu’à la hauteur de sa ceinture avant d’entamer un discours parfaitement inintelligible pour Gilles qui se contenta de relever plusieurs fois les noms d’Igrak et de Sagoyewatha.

Cela dura un moment sans que les Sénécas abandonnassent un seul instant leur immobilité de statues méprisantes. Puis, brusquement et alors même que Tim Thocker parlait encore, l’homme à la couronne rouge tendit le bras, pointant impérieusement le doigt vers les deux Blancs. Instantanément, plusieurs paires de mains s’abattirent sur eux, les maîtrisèrent, leur liant les mains derrière le dos avec des liens de chanvre tressé.

— Ton discours n’a pas l’air de plaire beaucoup, persifla Gilles. Nous sommes-nous trompés de tribu ou bien ces gens-là n’aiment-ils pas leurs enfants ? C’est agréable de leur en ramener un…

Igrak, qui d’ailleurs n’avait rien manifesté durant la harangue de Tim, venait enfin de se laisser glisser du cheval et courait vers le vieil Indien, s’efforçant de s’interposer entre les guerriers et ses nouveaux amis et se lançant dans une explication volubile que l’homme, d’ailleurs, accueillit d’un sourire. Posant une main affectueuse sur la tête de l’enfant, il lui adressa quelques paroles mais, malgré ses protestations, ne lui permit pas de rejoindre ceux qu’il défendait si visiblement. Au contraire, il le remit à deux de ses compagnons qui l’entraînèrent vers le camp, vociférant et se débattant comme un beau diable. Tim haussa les épaules.