Quand, aux approches de l’aube, la toile de tente se souleva de nouveau pour laisser fuir cette femme que seules ses mains connaissaient, Gilles permit enfin au sommeil de l’engloutir comme une vague bienfaisante en songeant seulement que l’Amérique était un pays merveilleux et l’état de guerrier le plus beau du monde. Quant à Tim, la tempête charnelle qui s’était déchaînée à deux pas de lui ne l’avait pas troublé un seul instant. Il n’avait pas cessé de ronfler…
Du bout de sa longue vue, le Général Washington désigna la rive droite de l’Hudson en direction du nord.
— À moins de dix miles d’ici se trouve West Point, notre plus solide défense sur le fleuve et le nœud de notre position stratégique. Les fortifications, que nous devons d’ailleurs, comme presque toutes celles de la région, à un jeune officier du Génie polonais, le Colonel Kosciusko, sont bâties sur un rocher inaccessible et défendues par une île basse couverte de batteries à fleur d’eau. En outre, une énorme chaîne barre l’Hudson à cet endroit. La position est imprenable… sinon par trahison. C’est là que la compagnie de Miliciens du général Allen que j’ai chargée de prendre livraison de l’or viendra le déposer. Ainsi je serai sûr qu’aucun penny n’en sera soustrait dans un autre but que les soins de l’armée. Vous voyez, ajouta-t-il avec ce demi-sourire qui lui donnait tant de charme, que j’apprécie à sa valeur le prêt des Français.
— Je n’en ai jamais douté, mon Général, répondit Gilles. Et dès l’instant que vous êtes sûr de la place et de son gardien… N’avez-vous pas dit qu’elle pouvait tomber par trahison ?
Le visage du grand chef reprit d’un seul coup toute sa sévérité.
— Vous n’êtes pas Américain, Monsieur, sinon vous n’oseriez jamais émettre un tel doute. Le général Benedict Arnold, qui commande West Point, est l’un de nos plus authentiques héros, le vainqueur de Saratoga, notre plus grande bataille…
— Mais son train de vie est ruineux et il est sans cesse à court d’argent…, fit une voix qui, cette fois, était bien américaine.
Washington se retourna comme si une guêpe l’avait piqué.
— Je sais que vous n’aimez pas Arnold, Hamilton, que vous lui reprocherez toujours son mariage avec Miss Shippen dont la famille est l’une des plus influentes du parti Tory 1 mais de là à l’imaginer capable d’une infamie. Dois-je vous rappeler qu’il est mon ami et que je crois en lui ?
La colère faisait imperceptiblement vibrer sa voix mais le visage de cet homme exceptionnellement maître de lui-même, demeurait impassible. Raidi sous l’algarade, Hamilton l’accepta sans broncher.
— Je vous présente mes excuses, mon Général. Mais je maintiens que West Point n’est pas l’endroit idéal pour y enfermer ce qui constitue notre seul trésor de guerre. Votre amitié a déjà repêché le général Arnold après ce Conseil de Guerre où il eut à répondre des finances de ses troupes durant l’expédition au Québec. N’allez-vous pas tenter le Diable ?
— Il suffit, colonel Hamilton. Nous ne discuterons pas ce point plus avant. Venez, Messieurs. Votre première mission se trouvant ainsi heureusement remplie, nous avons à parler de celle que j’entends vous confier.
Tournant les talons, Washington se dirigea à grands pas vers son Quartier Général, suivi de Gilles, un peu surpris d’avoir entendu un jeune officier oser contester aussi ouvertement une décision du Général en chef. Tim qui marchait auprès de lui se mit à rire.
— Chez nous, chacun peut donner son avis, même sur les sujets les plus graves. C’est ça que nous appelons la démocratie…
— La démocratie ! répéta le jeune homme, appréciant le son nouveau que ce mot antique venait de prendre dans la bouche de son ami. Sommes-nous revenus deux mille ans en arrière, êtes-vous donc les nouveaux Athéniens ?
— Je ne sais pas si nous sommes les nouveaux… comme tu dis mais je sais bien une chose : c’est que nous en avons assez d’être les larbins du roi d’Angleterre. Nous voulons être nous-mêmes, tout bêtement ! Nous sommes assez grands pour ça ! Maintenant, allons voir ce que veut de nous le Grand Chef Blanc…
Une heure plus tard, Tim et Gilles portant Igrak en croupe quittaient le camp de Peekskill montés sur deux chevaux qu’ils devaient à la générosité du Général, poursuivis par l’adieu bruyant des « Molly Pitcher » qui s’étaient massées sur la berge afin d’assister à leur départ. Le regard de Gilles s’attarda un instant sur une grande fille blonde qui se tenait debout auprès de Jeanette Mulligan et qui, au passage, lui envoya un baiser du bout des doigts. Ce ne pouvait être que Betty et il fut heureux de voir qu’elle avait des yeux clairs et que le soleil jouait si joliment dans ses cheveux. Plein de reconnaissance pour ce corps moelleux dont il avait tiré tant de plaisir, il lui rendit son baiser au vol.
— On se reverra, Betty, cria-t-il dans le vent léger qui venait du sud.
Elle eut un éclat de rire qui découvrit ses fortes dents blanches.
— Si Dieu et les Habits Rouges le veulent, beau cavalier,… mais toi, autant que tu le voudras !…
— Elle ferait mieux de dire : si les Sénécas le veulent ! bougonna Tim dont la joyeuse figure s’était considérablement assombrie depuis qu’ils avaient reçu leurs ordres. Si nous revenons entiers de cette aventure, on pourra considérer ça comme un vrai miracle. Ça sera déjà très beau si on n’y laisse que nos scalps.
L’agréable rappel à sa nuit précédente avait mis Gilles de trop belle humeur pour qu’il consentît à la laisser entamer par les propos pessimistes de son ami.
— Si je ne t’avais entendu ronfler toute la nuit, je dirais que tu as mal dormi, mon fils ! Ou alors tu n’as rien compris à ce qu’a dit Washington : nous sommes des messagers de paix. Nous allons rendre à Sagoyewatha un frère qu’il croit peut-être perdu et que le Grand Chef Blanc, dans sa magnanimité, lui restitue bien qu’il ait été fait prisonnier. C’est un geste amical, il me semble ? Nous allons, en quelque sorte, tendre la main des Insurgents à leurs libres frères rouges. Je ne vois pas pourquoi Sagoyawatha nous arracherait les cheveux pour ça !
— Ma parole, il y croit ! explosa Tim. Il parle comme un livre qui se prendrait pour la Bible ! En fait de messagers de paix nous me faisons plutôt l’effet de fameux brandons de discorde. Tu oublies la seconde partie de la commission : faire entendre discrètement au chef du clan des Loups que son frère en Kitschi-Manitou, dieu du tonnerre, le chef Iroquois Cornplanter est en fait un ignoble individu qui ne songe qu’à rompre l’alliance des Six Nations pour s’emparer de ses biens et lui faucher sa femme par-dessus le marché. Eh bien ! laisse-moi te dire que si Sagoyewatha nous laisse nos tifs, Cornplanter, lui, ne nous ratera pas car il saura très vite à quoi s’en tenir. Il a des espions partout cet homme-là… et c’est une bête sauvage auprès de qui le cougouar est un gentil petit chat.
— Pourquoi as-tu accepté, alors ? Puisque vous avez le droit de discuter les ordres de votre chef, il fallait refuser.
Tim Thocker parut enfler d’un seul coup et devint si rouge que Gilles s’attendit à lui voir souffler le feu par les narines.
— Parce que je suis un damné imbécile. Et aussi parce que l’idée de semer la brouille dans les Six Nations qui font du si bon travail pour les Anglais me ferait plutôt plaisir. Seulement, c’est mon esprit seul qui est content. Mon corps, lui, voudrait bien rester entier et tout au service de Miss Martha Carpenter le jour où elle me permettra enfin de la conduire devant le pasteur.
Gilles se mit à rire.
— Comme tu ne peux plus reculer, le mieux est encore d’y aller voir le plus tôt possible. Dans un cas comme celui-là rien n’est pire que l’indécision. En avant !
Piquant des deux, le jeune homme lança son cheval au galop sur le chemin, assez facile, qui longeait le fleuve. On devait le franchir au bac de Stony Point puis s’enfoncer dans les Catskill en direction du nord-ouest afin de gagner le nouveau campement du chef Sénéca, sur les bords de la rivière Susquehanna. Igrak devait leur en indiquer l’emplacement exact.
— Depuis qu’il a pris le sentier de la guerre, Sagoyewatha a dû quitter ses terres du lac Cayuga, dévastées par les Insurgents pour trouver d’autres champs où faire pousser le maïs, leur avait-il dit.
La distance qu’avait parcourue le jeune chasseur de scalps à la recherche de la gloire (près de cent lieues) n’était d’ailleurs pas l’un des moindres sujets d’étonnement pour Gilles. De la part d’un enfant de cet âge, cela représentait une manière d’exploit mais Tim s’en était montré infiniment moins surpris.
— Les épreuves d’initiation sont rudes chez les Iroquois, se contenta-t-il d’expliquer. La distance ne signifie rien pour eux, ni le temps dès l’instant qu’il s’agit d’acquérir de la gloire. Fils de chef, frère de chef, Igrak espère devenir un jour l’un de ces guerriers dont les générations se retransmettent les grandes actions.
— Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il y parvienne…
L’enfant, en effet, était fier, noble et courageux. À vivre avec lui les deux garçons avaient appris à l’apprécier. Son comportement, le silence qu’il gardait la plupart du temps étaient bien au-dessus de son âge et, souvent, au cours de leur voyage, ils avaient pu le voir s’écarter d’eux, non pour fuir mais pour s’isoler près d’un marais ou au creux d’une grotte et il pouvait rester là, accroupi sans bouger durant des heures, comme s’il était aux écoutes de l’immense nature environnante. Parfois il ramassait à terre une pierre, ou bien la plume tombée de l’aile d’un oiseau, parfois une plante et rangeait soigneusement le tout dans le petit sac de peau qu’il portait autour du cou.
— Il compose sa propre « médecine », disait alors Tim qui l’observait à la dérobée, autrement dit il recueille les éléments qu’il croit capables de lui porter chance.
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