Ils reprirent le chemin de la maison Wanton mais, comme ils traversaient le mail pour s’engager dans Point Street, Axel de Fersen surgit tout à coup de derrière un arbre et leur barra le passage.
— Je vous attendais ! fit-il. N’allez pas plus loin ! Ordre du Général !
— Le Général ? Mais il nous attend ! protesta Gilles. Nous sommes déjà assez en retard…
— Je sais. Néanmoins, il vous est interdit de vous présenter à la maison Wanton. Sinon, le Général ne pourra faire autrement qu’ordonner votre arrestation.
— Notre arrestation ? s’indignèrent les deux garçons d’une seule voix. Et pourquoi ?
— Ne restons pas ici, coupa Fersen en les entraînant dans une sorte de boyau tracé entre le mur de planches d’une vaste grange peinte en rouge et une haute et épaisse haie de noisetiers. Nous n’avons pas beaucoup de temps et il faut que vous disparaissiez au plus vite. Vous êtes accusés d’avoir assassiné, dans la taverne de Flint, deux soldats de la légion de Lauzun.
— Assas…
— Laissez-moi parler ! Depuis une demi-heure, M. de Lauzun assiège le quartier général. Deux de ses hommes l’accompagnent dont l’un est blessé à l’épaule et à eux trois ils font un bruit de tous les diables ! Vous les auriez attaqués afin de vous emparer d’un jeune Indien qui doit être celui que je vois avec vous.
Tim, qui durant ce bref exposé était passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, explosa brusquement.
— Par la Bible de mon père, je n’ai jamais entendu un tissu de mensonges plus éhontés ! Assassinés, hein ? Apprenez que c’est moi seul qui, de ma main, ai tué ces deux misérables et que sans mon ami que voici j’aurais tué aussi le rouquin, et avec joie encore…
— Il m’a sauvé la vie, simplement ! renchérit Gilles, indigné. Regardez plutôt !
Et ôtant sa veste non sans que la brusquerie du geste lui arrachât une grimace douloureuse, il montra son dos enveloppé de pansements où se voyaient les traces de sang et en quelques mots résuma ce qui s’était passé.
— Sans Tim Thocker, je mourrais sous leurs coups, gronda-t-il. Et on prétend nous arrêter pour ça ! Pourquoi pas nous pendre ?
— C’est exactement ce que Lauzun réclame ! riposta Fersen froidement. Il menace même de se rembarquer avec ses hommes si on ne lui donne pas satisfaction. Cela dit, le Général n’a pas cru un mot de son histoire et, je vous l’ai dit, c’est lui qui m’envoie car il ne veut pas être obligé de vous arrêter.
— N’est-il donc plus le chef suprême avec M. le Chevalier de Ternay ? Que peut M. de Lauzun contre ses décisions ?
— Je vous l’ai dit : se rembarquer ! Et nous, nous ne pouvons pas prendre le risque de nous passer de sa légion. Rochambeau préfère temporiser, gagner du temps. Il m’a dit qu’il devait vous confier une mission qui vous éloignera de Rhode Island pendant quelque temps. Cela lui permettra de faire éclater la vérité et de calmer Lauzun. Il vous fait dire d’aller l’attendre dans un bastion de l’ancienne ligne de défense anglaise qui est derrière la ville, celui qui se trouve juste dans la ligne du clocher de l’église. Il vous y rejoindra après le couvre-feu pour vous donner ses instructions.
— Ça ne suffira pas ! grogna Tim. Qui dit mission dit voyage et qui dit voyage dit moyens de le mener à bien. Mes armes sont restées chez miss Martha Carpenter. Quant à mon ami Gilles, il n’a strictement rien de ce qu’il lui faudrait pour courir les bois. Cet uniforme bleu et jaune le rend aussi visible dans une forêt qu’un perroquet sur un perchoir. En outre, il faudrait de la nourriture pour nous et notre jeune compagnon, des munitions de chasse… et quelques autres plus appropriées aux Anglais qu’au lièvre…
— Assez, assez ! coupa Fersen. Vous aurez ce qu’il vous faut mais, pour l’amour du Ciel, dépêchez-vous de vous mettre à l’abri ! Et si le malheur veut que vous rencontriez un légionnaire, faites taire, je vous prie, cette grande bravoure qui vous caractérise et cachez-vous ! Ils sont capables de vous tirer à vue et les cadavres n’ont jamais fait de bons émissaires.
Tim marmotta quelque chose touchant l’extrême plaisir qu’il aurait à tordre le cou d’un duc français mais obéit tout de même, se faufilant, suivi des deux autres, à l’ombre de la haie de sureau tandis que Fersen, les mains au dos, se dirigeait d’un pas de promenade et le nez en l’air vers la demeure des Hunter, famille notable où il avait ses habitudes et dont, pour tuer le temps, il courtisait nonchalamment la fille.
Grâce à la profonde connaissance qu’avait Tim des coins tranquilles, passages déserts, haies touffues et vergers peu fréquentés, les trois fugitifs purent gagner sans encombre la vieille ligne de défense que Rochambeau n’avait pas encore eu le temps matériel de remettre en état. Écartant l’épaisse végétation qui l’assaillait de toutes parts, ils pénétrèrent à l’intérieur d’une enceinte à moitié ruinée où les madriers troncs d’arbre à peine dégrossis hérissaient des tas de pierres. Ils y trouvèrent une antique casemate à peu près habitable et s’y établirent pour attendre la nuit.
Depuis qu’ils avaient quitté Fersen, aucun d’eux n’avait ouvert la bouche. Tim, assis les coudes aux genoux et la tête dans les épaules, serrait les lèvres sur la pipe qu’il avait machinalement tirée de sa poche et fichée dans le coin de sa bouche. Il regardait devant lui, l’air absent, comme si tout ce qui venait de se passer ne le touchait pas. Mais Gilles tremblait de colère impuissante et d’indignation. Tellement qu’il ne sentait même plus les élancements de son dos déchiré. Sans l’ordre formel de Rochambeau, il se fût jeté avec bonheur dans le camp de Lauzun, l’épée au poing, pour y débusquer ce misérable Morvan et laver dans son sang l’indigne accusation portée contre le brave Tim qui ne s’était jeté dans ce guêpier que pour lui sauver la vie. Mais il comprenait qu’il lui fallait obéir aveuglément s’il ne voulait pas se perdre à tout jamais. Quant à Igrak, assis sur une pierre près de l’entrée il gardait une immobilité telle qu’on le distinguait à peine de ce qui l’entourait.
La nuit fut longue à venir. Enfin, les bruits de la petite ville s’éteignirent un à un. Quand il n’y eut plus dans l’air immobile que le cri d’un engoulevent et l’aboiement lointain d’un chien, des pas précautionneux se firent entendre dans les broussailles. Puis il y eut, traînant sur les ruines, la flèche jaune d’une lanterne sourde révélant les boucles d’argent et les talons rouges d’une paire d’élégants souliers au-dessus desquels s’érigeait la haute taille de Général en chef. Derrière lui venait Fersen, chargé comme un portefaix.
Un instant, Rochambeau considéra les deux hommes qui s’étaient levés à son entrée. Ses yeux graves s’attardèrent sur le visage de Gilles où la souffrance et la fièvre mettaient leur trace.
— Ôtez cet uniforme, dit-il. Je veux voir !…
Mais il arrêta Tim quand il voulut détacher les bandes qui serraient le torse du jeune homme.
— Inutile ! On ne fait pas pareil pansement pour rien et, en outre, il est toujours néfaste d’en déplacer un quand il est bien fait.
— Mon Général, s’écria Gilles, je jure sur le salut de mon âme que nous ne sommes pas des assassins !…
— Si je n’en étais pas certain, je ne serais pas ici, mon garçon. Mais, pour le moment, il me faut faire semblant de le croire parce que cela m’arrange. Néanmoins, remplissez votre mission à ma satisfaction et justice vous sera rendue. Nous verrons à faire entendre raison à M. de Lauzun et…
— Je n’en demande pas tant, mon Général !
— Que demandez-vous alors ?
— La permission de rencontrer, l’épée à la main, l’homme qui m’a fait fouetter comme un chien et de régler seul mes comptes.
— Avez-vous besoin de ma permission pour cela ? Un duel entre soldats…
— Non. Un duel avec un gentilhomme qui refuse de croiser l’épée avec un bâtard. Samson la Rogne n’est pas ce qu’il prétend être. Il porte un grand nom.
— Bien mal, alors. Vous aurez votre duel, Gilles, et j’en sais qui vous serviront de témoins. Maintenant, prenez cette lettre. Vous la donnerez au général Washington et vous resterez quelque temps à son service pour me laisser celui de régler votre affaire ici…
— Un mot encore, mon Général !… L’homme en question tentait de me faire avouer un secret qui ne m’appartient pas. Il semblerait que les nuits brestoises soient moins obscures que l’on ne croit. Un matelot du Duc de Bourgogne malade a laissé échapper d’imprudentes paroles dans son délire à l’hôpital de Conanicut. Le groupe de légionnaires en question s’y intéressait fort, en tout cas…
— Le nom de ces hommes ?
— Le chef se fait appeler Samson La Rogne. Je ne connais pas les autres…
Il y eut un court silence puis Rochambeau soupira.
— Je comprends. En ce cas, mon ami, il faut faire d’autant plus vite. J’aviserai à faire surveiller ces hommes et je vous remercie.
Puis, se tournant vers le Suédois qui attendait tranquillement sans paraître souffrir du poids de deux fusils, de poires à poudre, de pistolets et d’un énorme sac, il eut un petit rire :
— … Déposez donc tout cela, mon cher comte. Jamais, je gage, personne ne vous a encore demandé service de ce genre. Personne ne vous ressemble non plus, mon Général. C’est un plaisir de conspirer avec vous. Je vous souhaite bonne chance, Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les deux autres. Puis-je ajouter que je vous envie ? Vous allez approcher l’ennemi en rejoignant le quartier général. Nous, nous allons continuer à jouer au whist avec les bons bourgeois de Rhode Island.
— Votre tour viendra. Venez maintenant. Notre absence pourrait être remarquée et nous avons promis de finir la soirée chez les Jeffries.
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