Avec un soupir de regret, Gilles le laissa partir et franchit le seuil de la maison Wanton. Il avait beaucoup plus envie, tout à coup, d’entendre le rire sonore de Martha Carpenter que la voix perchée de ce M. de La Fayette qui ressemblait si peu à son rêve. Il l’avait habillé aux couleurs de ses héros préférés et il découvrait que ce n’était, au fond, qu’un officier comme les autres, moins beau que Lauzun, moins sympathique que Noailles et moins fascinant que Rochambeau. Mais c’était encore sa voix qu’il aimait le moins.

On n’entendait qu’elle, cette voix quand Gilles pénétra dans le vestibule car elle paraissait emplir toute la maison, atteignant même un fausset qui lui parut difficilement supportable. On y sentait une impatience que le respect n’atténuait qu’à peine et, même en y mettant de la bonne volonté, il était impossible de ne pas entendre ce qu’elle disait.

— La situation des forces américaines est la suivante : elles sont divisées en trois corps principaux : l’un, commandé par le général Gates, est en opérations dans la Caroline du Sud et assez malmené, le second est placé sous les ordres du général Benedict Arnold, le vainqueur de Saratoga, qui commande au fort de West Point et assure ainsi la garde de la vallée de l’Hudson. Quant au troisième, le plus important car il compte environ 6 000 hommes, plus autant de milices passables, c’est celui que commande le général Washington. Il tient les jerseys et il cherche à dégager New York. Je pense que votre devoir, Messieurs, est tout tracé : il vous faut vous porter sans tarder sur cette dernière ville et…

La voix grave du général en chef parvint à dominer la situation.

— Je n’ai, mon cher marquis, d’autre devoir que

d’obéir aux ordres que voudra bien me donner le général Washington. M’apportez-vous ces ordres ?

— Évidemment non. Je n’ai pas d’ordres exprès. Le général Washington souhaite que je prenne contact avec vous, que je constate le degré de puissance que vous nous amenez, que je m’assure…

— Alors, je pense que vous avez pu vous assurer de ceci : la flotte anglaise nous bloque dans cette baie. L’attaquer serait folie car notre puissance de feu est par trop inférieure. D’autre part, le voyage trop long nous a valu de nombreux malades que nous devons remettre sur pied et qu’il est impossible d’abandonner. Enfin, je pense que la première chose à faire est de relever les fortifications de Rhode Island sinon à peine aurons-nous tourné le dos que les Anglais s’en empareront… et tout sera à recommencer…

— Cependant…

Pensant qu’il en avait suffisamment entendu et qu’il pouvait être surpris en train d’écouter aux portes ou presque, Gilles frappa doucement et pénétra dans la pièce où se tenait un conseil de guerre restreint. Il vit La Fayette dressé comme un jeune coq en face de Rochambeau, massif et froid, le chevalier de Ternay assis dans un fauteuil, tapotant du bout de sa canne le bout de son soulier, le major de Gimat, aide de camp de La Fayette qui se faisait petit auprès d’une fenêtre et enfin Lauzun, bras croisés sur la poitrine, l’œil en bataille, brillant comme une escarboucle et allant incessamment de l’un à l’autre des deux hommes en présence. Celui-là rêvait visiblement d’en découdre.

L’entrée du jeune homme lui fit froncer les sourcils et comme celui-ci, après avoir salué réglementairement, se dirigeait vers sa table habituelle, il eut un geste d’impatience et protesta.

— Messieurs, nous débattons ici d’affaires de la plus haute importance où les subalternes n’ont rien à voir. La présence de ce garçon me paraît superflue car le secret de nos opérations ne doit pas être celui de n’importe qui.

Gilles rougit de colère et, instinctivement, porta la main à la garde de son épée. L’animosité du jeune duc envers lui n’avait pas désarmé durant la longue traversée. Et, depuis que l’on était à terre, Lauzun ne manquait pas une occasion de faire sentir au jeune secrétaire un dédain et une hostilité flagrants. L’amitié que lui portait Fersen n’avait rien arrangé : depuis Versailles, une sourde rivalité opposait les deux gentilshommes, une rivalité dont le centre était… la reine de France.

Mais l’intervention de Lauzun n’avait pas été du

goût de Rochambeau qui, glacial, toisa le jeune duc.

— Quelle mouche vous pique, Monsieur ? Prétendez-vous m’apprendre quand je dois user ou ne pas user de mon secrétaire ? Je désire dicter une lettre au général Washington et, à moins que vous ne daignassiez consentir à prendre vous-même la plume ?…

Le chevalier de Ternay eut un petit rire sec qui traduisait bien son agacement.

— Monsieur de Lauzun s’entend à merveille en fortifications mais pas en littérature et, en outre, il a un peu trop tendance à se prendre pour le maître de toutes choses. Venez ici, mon garçon, et préparez-vous à écrire. Nous avons besoin de vous.

La sèche mise au point de l’Amiral ne plut pas au jeune duc. Il serra les lèvres, demanda d’un ton glacé l’autorisation de se retirer puis, après un salut fort raide, quitta la pièce suivi des yeux par Rochambeau.

— C’est un soldat dans l’âme, remarqua celui-ci. Dommage qu’il n’entende rien à la discipline, ne sache pas pratiquer l’art de se taire et se croie encore au Moyen Âge !

— Il est à la fois Biron et Lauzun, cela dit tout ! riposta le chevalier en haussant les épaules. On a la révolte dans le sang chez ces gens-là 4. La révolte et la maladresse… car, avouez qu’en vous offrant une occasion de le rembarrer il vous a rendu service. Vous n’étiez pas trop satisfait de le voir assister à ce premier… et si important entretien ?

Rochambeau se mit à rire.

— Si j’en crois l’aide gracieuse que vous m’avez apportée vous non plus, mon cher ? Avouez que vous ne l’aimez guère.

— M. de Lauzun me hait, me méprise et me prend pour un pleutre, tout en ignorant tout des raisons profondes qui me font agir. Je n’ai guère de raison de l’aimer ! Mais revenons à vous, monsieur de La Fayette. Vous ne devez pas comprendre grand-chose à nos… histoires de famille !

Pour la première fois, l’envoyé de Washington qui avait suivi la scène avec une surprise, nuancée d’ailleurs d’une certaine satisfaction car il n’aimait pas plus Lauzun que les deux autres, consentit à sourire.

— Les quelques fois où j’eus l’honneur d’être admis au cercle de Sa Majesté la Reine m’ont appris bien des choses, fit-il sans réussir à se défendre d’une ombre de mélancolie. Notamment que M. de Lauzun prend volontiers un ton de maître quels que puissent être le lieu ou les personnes présentes. Me direz-vous maintenant, Messieurs, ce que vous voulez que je rapporte au général Washington. Êtes-vous disposés à marcher sur New York ?

— Non, mille fois non ! Pas maintenant et pas tant que je n’en aurai pas reçu l’ordre formel du Général. Morbleu, Monsieur, je ne vous cache pas que je suis déçu. J’attendais Washington en personne et c’est vous qu’il envoie, sans même un mot d’écrit et sans la moindre escorte.

— Il marche sur New York avec ses troupes. Il n’est pas en train de faire des visites.

Le calme de Rochambeau parut sur le point de voler en éclats. Son poing s’abattit sur la table derrière laquelle Gilles, occupé à tailler des plumes pour se donner une contenance, ne perdait pas un mot de la scène.

— C’est à croire, Marquis, que nous ne parlons pas la même langue. Il est vrai que vous êtes maintenant beaucoup plus américain que français. Je suis venu ici avec tout ce dont votre Général avait besoin, je dis bien tout ! On m’a enjoint de venir prendre position dans cette île. J’étais en droit de penser que l’on viendrait m’y attendre. Or, non seulement j’ai trouvé partout visage de bois mais encore j’ai attendu quinze jours sans voir arriver personne. Vous arrivez, vous, mais vous êtes seul et, permettez-moi de le dire, vous me semblez bien ne représenter que vous-même. M’apportez-vous des ordres, oui ou non ?

— Je suis major général de l’armée des États-Unis, glapit La Fayette dont la voix monta de deux tons. Le général Washington me fait toute confiance et je le représente…

— Alors, montrez-moi des ordres en bonne et due forme ! En avez-vous ?…

— N…on ! Mais…

— Pas de « mais » quand il s’agit de guerre, monsieur. Non seulement je ne bougerai pas d’ici, à moins d’un ordre formel car je considère que l’on m’a confié cette région mais encore je désire que Washington m’envoie, au plus tôt, une troupe suffisante d’hommes dont il soit absolument sûr !

Cette fois La Fayette faillit s’étrangler.

— Des hommes ? Avez-vous à ce point peur de ne pouvoir tenir New-Port ? Ah çà, mon général, est-ce vous qui êtes censé venir au secours des Insurgents ou bien le contraire ?

Le poing de Rochambeau s’abattit une seconde fois.

— Monsieur de La Fayette, je répète que j’ai besoin d’une troupe armée, américaine, et sûre. Et votre Général doit savoir pourquoi. S’il ne vous l’a pas confié, c’est une raison de plus pour que je vous tienne pour agissant ici à titre personnel… et non à titre de plénipotentiaire. Maintenant brisons là ! Je pense qu’après tout ceci vous devez mourir de faim, ainsi que M. de Gimat, ajouta-t-il, soudain aimable en se tournant vers l’aide de camp qui, raide et apparemment insensible, jouait les cariatides près de la porte depuis la sortie de Lauzun. Voici M. le chevalier de Ternay qui désire fort vous conduire à son bord où vous attend le repas. Quant à moi, vous m’excuserez pour ce midi mais j’ai deux ou trois lettres importantes à dicter…

L’Amiral quitta enfin son siège et s’avança, de son pas inégal vers La Fayette qui, de toute évidence, luttait contre l’envie d’exploser. Avec une grâce dont personne n’aurait pu croire capable le vieux loup de mer, il passa son bras sous le sien et l’entraîna au-dehors. Mais Gilles put intercepter au passage le regard de connivence qu’il échangeait avec Rochambeau et dont l’envoyé de Washington ne vit rien. Était-ce donc un acte de comédie qui venait de se jouer sous ses yeux ? Il eut tout à coup l’impression que l’on se moquait ici de quelqu’un et que ce quelqu’un pouvait bien être le major général de l’armée des États-Unis…