— Je désire voir Mme Mouret. Il n’y a pas longtemps qu’elle est là.
Aussitôt, le visage de la soignante se ferma :
— Je suis désolée, Madame, mais vous ne pouvez pas la voir. Elle est en train de mourir.
— De mourir ? Gertrude ? Mais si elle a perdu la tête, elle n’était pas malade ?
— Vous la connaissez bien ?
— Elle était à mon service depuis quatre ans. Que s’est-il passé ?
— On n’en sait trop rien. Ce matin elle était comme d’habitude. Plus calme, peut-être, et le médecin-chef commençait à penser qu’elle allait vers une amélioration. Elle a mangé normalement et puis elle a reçu la visite d’une dame âgée. C’est tout de suite après cette visite qu’elle a été prise d’une crise bizarre…
— Je veux la voir…
Et sans laisser à l’infirmière le temps de l’en empêcher, Orchidée s’élança vers l’endroit où trois personnes dont un médecin se penchaient sur un lit d’où montaient des plaintes et des râles. Ce qu’elle vit était affreux : Gertrude, les yeux révulsés et la bave aux lèvres, se tordait sur son lit entre les mains de deux infirmières qui s’efforçaient de la maintenir, tandis que le docteur, un grand barbu en blouse blanche, essayait de lui faire boire du lait. Sur la table de chevet, il y avait une boîte de chocolats à demi renversée… La jeune femme comprit tout de suite :
— Elle a été empoisonnée ?
— C’est l’évidence même, fit le médecin.
— Qui a fait ça ?
Pour la première fois, il regarda la nouvelle venue :
— Comment voulez-vous que je le sache ? Et d’abord que faites-vous ici ?
— Je n’ai pas pu l’empêcher, docteur ! plaida l’infirmière qui avait accueilli Orchidée et tentait vainement de l’entraîner. Elle dit qu’elle a été sa patronne et qu’elle veut lui parler.
— Laissez-nous faire notre travail, Madame ! Nous vous tiendrons au courant. Pour l’instant, vous gênez.
— Croyez-vous pouvoir la sauver ?
À cet instant, il se produisit un fait étrange. Au son de la voix de celle qu’elle haïssait tellement, Gertrude se redressa, rejetant le lait qui se répandit sur les draps. Ses yeux qui roulaient de tous côtés parurent se fixer :
— La… la Ch… la Chinoise !… Chassez… la ! C’est… c’est le démon… va-t’en… tu… n’auras rien !… Tout-tout pour lui !… Tout !…
Un nouveau spasme la rejeta en arrière dans les bras du médecin. Ses yeux se retournèrent et les gémissements reprirent.
— Elle a bu pas mal de lait tout de même, constata l’homme en blouse. Allez m’en rechercher !… et vous, Madame, partez !
— Vous devriez prévenir la police.
— Plus tard ! J’ai autre chose à faire que lui courir après !
— Oh, elle n’est pas bien loin…
En effet, derrière le vitrage de la porte, le melon noir de Pinson apparaissait. Orchidée alla le rejoindre :
— On dirait que vous avez eu raison de me suivre, lui dit-elle. On va avoir besoin de vous là-bas…
— Que se passe-t-il ?
— Gertrude. Quelqu’un lui a porté des chocolats empoisonnés. On essaie de la sauver.
— On ? Qui est ce « on » ?
— Ne me regardez pas de cet œil soupçonneux ! Vous savez bien que ce n’est pas moi puisque vous étiez derrière mes talons… En bas, le concierge a dit où elle se trouvait à une « dame âgée ». Je suppose que les bonbons en question viennent d’elle.
— Attendez-moi ici un instant !
— Je n’en vois pas la raison. Écoutez-moi, inspecteur ! Il est déjà quatre heures et la nuit commence à tomber. J’ai très envie de rentrer chez moi.
— Vous pouvez bien rester quelques minutes. Juste le temps que je prévienne M. Langevin. Et s’il se passait quoi que ce soit d’autre, vous pourriez me le dire…
— Va pour quelques minutes, mais pas plus !
Lorsque l’inspecteur revint, les choses en étaient toujours au même point : on s’agitait autour du lit de Gertrude. Mais cette fois Pinson ne put retenir davantage Orchidée : elle était au contraire ravie de pouvoir se débarrasser de l’inspecteur et, comme il hésitait encore à la lâcher, elle déclara :
— Allez à votre travail en paix ! Je vous jure que je rentre chez moi directement. Que voulez-vous qu’il m’arrive ?
Sans attendre la réponse elle descendit l’escalier tandis qu’il pénétrait enfin dans la grande salle où l’on commençait à allumer l’électricité. Renforcée par les nuages sombres qui avaient succédé à un soleil trop faible pour leur résister, la nuit tombait vite.
Lorsqu’elle sortit de l’hôpital, la jeune femme eut un mouvement de contrariété : sa voiture n’était plus là. Ce qui la surprit d’ailleurs : il était inconcevable que le cocher fût parti sans se faire payer, pourtant le doute n’était pas permis : il n’y avait pas le moindre véhicule sous les arbres et Orchidée ignorait où se trouvait la plus proche station dans ce quartier désert et peu fréquenté. Avec l’obscurité qui venait, cela n’avait rien de très engageant.
La première idée de la jeune femme fut d’attendre Pinson, mais elle se rappela qu’il était à bicyclette et ne pouvait guère la ramener avec cet engin. En outre, elle eut honte de ce mouvement de crainte qui, parce qu’elle se trouvait dans un quartier inconnu et au crépuscule, lui faisait rechercher instinctivement une protection masculine. Sur le boulevard, un tramway passa dans un grand bruit de ferraille. Restait à savoir où il allait… Orchidée retourna chez le concierge et lui demanda où elle pouvait trouver une voiture.
— Dans la cour de la gare d’Orléans, ma petite dame ! Ça devrait vous faire trois ou quatre minutes à pied.
— Le malheur est que j’ignore où se trouve cette gare.
— C’est pas difficile à trouver : vous allez jusqu’au boulevard et vous tournez à main droite, vous arrivez sur le quai et sans quitter votre trottoir, toujours à main droite, vous allez la trouver tout de suite.
Ainsi renseignée, Orchidée piqua droit à travers les arbres où un allumeur de réverbères était au travail avec sa longue perche et atteignit le boulevard. C’est alors qu’elle eut l’impression d’être suivie. Des pas rapides sonnaient derrière elle et, en tournant un peu la tête elle vit deux hommes qui se rapprochaient. Elle voulut alors accélérer l’allure autant que le permettaient des bottines à hauts talons, mais son long manteau d’astrakan noir n’était pas taillé pour la course : en trois sauts, elle fut rejointe et des poignes brutales la saisirent sous les bras :
— On est bien pressée ! gronda une voix râpeuse pourvue d’un furieux accent dont elle ignorait qu’il était corse. Faut pas courir si vite, la Chinetoque ! Maintenant qu’on te tient, on te tient bien !
— Que me voulez-vous ?
— Pas grand-chose, fit l’autre homme qui était la copie conforme du premier : même figure taillée à coups de serpe, même moustache en croc d’un noir de jais, à peu près même carrure et sans doute mêmes yeux difficiles à saisir sous le bord rabattu des chapeaux de feutre mou. On t’invite à une petite promenade. Comme ta voiture a filé, on a pensé t’offrir la nôtre.
— On y est dans un instant, tu vas voir…
— Mais enfin qu’est-ce que vous me voulez ? Si c’est de l’argent, je peux…
— Qu’est-ce que tu veux qu’on en fasse ? On en a autant qu’on veut, nous autres ! Les « gensses » pour qui on travaille payent bien… Et ce qu’ils veulent c’est ta peau jaune !
On venait de tourner le coin du quai planté de grands arbres. Un peu plus loin, juste avant les grilles de la gare, un coupé attendait. Orchidée comprit que sa mort était là et que ces deux hommes, avec leur voix vulgaire et leurs airs ridicules de matamores, en étaient les valets.
De toute sa volonté, elle repoussa la terreur qui montait en elle. Il fallait faire vite si elle voulait vivre encore. Une ou deux secondes peut-être devant elle… L’instinct vint à son secours, rappelant soudain le souvenir de l’enseignement reçu chez les « Lanternes rouges » touchant le combat sans armes. Avec la violence du désespoir, ses deux coudes partirent en même temps et frappèrent au creux de l’estomac les deux voyous qui se plièrent en deux, le souffle coupé. Sans perdre une seconde, alors, la jeune femme, libérée, vira sur ses talons, leva la jambe dans un éclair de jupons blancs et, par deux fois, son pied atteignit les truands dans leurs parties les plus sensibles, ce qui les acheva. Ils s’écroulèrent en gémissant tandis que leur prisonnière, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle, s’élançait sur la chaussée pour éviter de passer auprès de la voiture dont elle ignorait ce qu’elle pouvait contenir. Sans se soucier de ce qui arrivait.
C’était un fiacre qui, au petit trot, se dirigeait vers la cour de la gare pour y attendre le prochain train. Orchidée fonçait droit devant elle et ce fut bien grâce à la maîtrise et à l’habileté du cocher qu’elle évita d’être foulée aux pieds par le cheval.
— Qu’est-ce qui m’a fichu une abrutie pareille ! hurla-t-il tandis qu’Orchidée, comprenant qu’elle venait d’échapper à un autre danger, s’arrêtait :
— Vous êtes libre ? demanda-t-elle un rien essoufflée.
Sidéré par un pareil sang-froid, l’automédon la considéra avec des yeux ronds :
— Ben… vous manquez pas de culot, vous ! J’ai failli vous tuer et…
Sans attendre la réponse, elle ouvrit la portière et, constatant qu’il n’y avait personne, elle grimpa et se laissa tomber sur les coussins cependant que le cocher se retournait :
— Et où c’est qu’vous prétendez aller comme ça ?
— Avenue Velazquez ! Mais faites vite, je vous en prie… tout au moins pour partir d’ici… Vous serez bien payé.
Sur le trottoir, en effet, ses assaillants reprenaient peu à peu leur souffle et leurs esprits avec l’aide de celui qui attendait sur le siège de la voiture mais, toujours avec la même adresse, le cocher d’Orchidée opérait un demi-tour de grand style et repartait le long des quais à vive allure en direction du boulevard Saint-Germain, cependant que la jeune femme laissait se calmer les battements accélérés de son cœur. Pour une belle peur c’était une belle peur !
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