Elle n’était pas sûre de ne pas regretter une sortie qui n’avait en rien entamé l’assurance d’une ennemie – comment la qualifier autrement à présent ? – qui devait considérer le combat meurtrier du lendemain comme un hommage rendu à sa beauté plus encore qu’à une vertu sur laquelle mieux valait peut-être ne pas s’appesantir. Si Coligny l’emportait, elle en sortirait magnifiée et, s’il était vaincu, son auréole d’héroïne de roman n’en brillerait que davantage, surtout si le nœud de crêpe noir s’y posait ! De toute façon, la gloire lui reviendrait et les poètes de l’hôtel de Rambouillet n’en chanteraient que plus haut ! Surtout peut-être si l’ombre de l’échafaud l’accompagnait.

— Et dire qu’elle se veut bonne chrétienne, fille d’élection de l’Eglise à laquelle jadis elle songeait à se consacrer  ! En se faisant carmélite, même ! Quant à toi, ma fille, ajouta-t-elle pour elle-même, tu peux te préparer à réintégrer Précy demain matin !

La porte, en s’ouvrant sous la main de Mme de Condé, la remit debout, un peu gênée, prête à entendre sa condamnation. Mais, tout au contraire, elle eut droit à un sourire plein d’indulgence.

— C’est une manie, décidément, de vouloir retourner chez votre mère pour un oui ou pour un non ! En tout cas, je ne me rappelle pas vous y avoir autorisée.

— Je pensais que cela allait de soi après ce que je viens de me permettre !

— Vous êtes ici chez moi, pas chez ma fille ! Et, en plus, je vous donnerais volontiers raison. L’idée que le sang va encore couler, et pour une… peccadille, me fait frissonner !

Elle s’assit dans un fauteuil au coin de la cheminée et fit signe à Isabelle de reprendre son coussin.

— Cela doit vous paraître étrange de la part d’une femme telle que moi qui, à votre âge, était folle de fierté à la pensée qu’un Roi l’aimait au point de partir en guerre pour ses beaux yeux. Seulement, il y a longtemps et j’ai vieilli ! Non, ne dites rien ! Ceci n’est que pour vos jeunes oreilles. Surtout j’ai vu tomber la tête de mon frère bien-aimé, celle aussi de votre père qui ne rêvait que plaies et bosses sans y mettre la moindre méchanceté, simplement je crois parce que cela l’amusait. Ils devaient pourtant savoir l’un et l’autre que l’on ne plaisantait pas avec les édits du Roi au temps de Richelieu ! Par chance, celui qui le remplace ne lui ressemble en rien ! Selon l’issue du combat, je me rendrai aussitôt chez lui et chez la Reine. Et ne me prenez pas pour une buveuse de sang, ajouta-t-elle en posant sa main sur la tête d’Isabelle, si je vous confie que j’ai l’intention d’assister au duel derrière les fenêtres d’une amie et sans me faire voir afin d’agir aussi vite que possible ! Et non, je ne vous emmène pas ! Vous avez raison d’avoir horreur du sang versé pour des broutilles ! En attendant, prenez des forces, nous en aurons besoin toutes les deux.

Ayant dit, elle se releva, alla à la porte où l’on venait de gratter, découvrant une servante armée d’un plateau qui s’écarta en pliant brièvement le genou pour la laisser passer.

Mais elle s’était à peine éloignée de quelques pas qu’Isabelle la rejoignit.

— D’abord, pardonnez-moi de vous avoir causé un souci de plus et peut-être d’y rajouter, mais je voudrais vraiment vous accompagner demain.

La Princesse regarda un instant le visage juvénile, si tendu que ses fossettes s’effaçaient, puis passa délicatement un doigt sur sa joue.

— C’est entendu. Nous irons ensemble.

Le lendemain, en dépit du froid polaire, toutes les fenêtres de la place Royale étaient ouvertes et occupées, sauf deux : celle de l’hôtel de Rohan derrière laquelle se tenait Mme de Longueville, et celle de Mme de Blérancourt où étaient la princesse de Condé et Isabelle. Enghien était sur la place avec le jeune frère de Coligny, François de Bouteville et ses autres gentilshommes en face du duc de Guise, mais séparés par le terrain où le duel allait se dérouler.

Quand les combattants s’avancèrent pour la rencontre, Mme de Condé s’exclama :

— Mon Dieu ! Ce duel est encore plus insensé que je ne le pensais. Regardez Coligny ! Il est blême et semble avoir peine à se soutenir ! On pourrait croire qu’il a peur !

— Je crois surtout qu’il a froid ! Voyez son frère, près de Monsieur le Duc ! Il est l’image même de l’angoisse, alors que la réputation de bravoure de son aîné n’est plus à prouver.

— La température est la même pour tous…

— Sans doute, mais les autres sont en pleine santé, alors que Coligny donne l’impression d’être malade.

Elle voyait juste. Maurice de Coligny relevait à peine de ce que l’on appelait une fluxion de poitrine. Sans doute Enghien le savait-il, mais le point de tension entre les deux partis était tel qu’une demande de sursis eût été mal interprétée, comme le fut la suite…

Les fers engagés, il fut évident que le champion d’Anne-Geneviève se battait mollement, qu’il avait les jambes lourdes et reculait insensiblement. On entendit le rire cruel de son adversaire.

— Tu as peur, hein ? Et tu as raison, car je ne te ménagerai pas…

— Va… au diable !

Il tomba. Guise ricana de plus belle, mit le pied sur l’épée que cependant le jeune homme n’avait pas lâchée :

— Rassure-toi ! Je ne vais pas t’occire, mais seulement te traiter comme tu le mérites pour t’être opposé à un prince de ma naissance…

Et par deux fois, il le frappa du plat de son arme…

— Misérable ! hurla Gaspard, auquel Enghien, Tourville et François se pendirent littéralement pour l’empêcher de se ruer sur l’insulteur. Mais le drame n’était pas fini…

Rendu furieux par le camouflet, Maurice ramassait son épée, se relevait dans l’intention de se ruer sur Guise dont le fer lui traversa le bras de part en part au moment même où d’Estrades et Bridieu se blessaient sérieusement l’un l’autre…

Seul encore debout, le duc de Guise essuya froidement sa lame, la remit au fourreau tandis que l’on emportait son second, haussa les épaules et quitta le terrain. Cependant, Gaspard, que l’on avait enfin lâché contre sa parole de ne pas s’attaquer au prince lorrain, emportait lui-même son frère évanoui dans la voiture que l’on venait d’avancer. Dans les belles demeures rose et blanc de la place, les fenêtres se refermaient. La princesse Charlotte se leva.

— Il n’y a plus rien à voir. Partons !

— Où Monsieur le Duc emmène-t-il ce malheureux jeune homme ? Chez lui ?

— Dans la même maison que Madame la Duchesse ? Vous voulez rire ! Chez nous, je pense !

— Sans doute…

Elle était si visiblement soucieuse qu’Isabelle examina un instant la question qu’elle voulait poser et finalement se décida :

— Nous n’allons plus au Palais-Royal ?

— Plus tard, peut-être ! Je veux d’abord voir mon fils. On ne peut pas dire que ce duel se termine pour notre plus grande gloire, et tous les torts vont de notre côté.

C’est en gros ce que son époux lui lança à la figure quand, de retour à l’hôtel, elles le trouvèrent en train d’arpenter le cabinet des Nymphes d’un pas furieux, tout en déversant un chapelet d’imprécations incompréhensibles mais impressionnantes dans le profond silence régnant alors dans une demeure plutôt bruyante à l’état normal. Chacun devait y marcher sur la pointe des pieds et retenir son souffle en attendant que se calme la tempête.

— Ah, vous voilà ! clama-t-il en la regardant sous le nez – il était d’une taille nettement plus petite qu’elle ! Vous venez de là-bas, j’imagine, et vous avez pu admirer la belle figure qu’a faite le champion de votre fille ? J’espère que vous êtes satisfaite ? Tout Paris va rire de nous ! Et d’abord, où est-elle, votre fille ?

— Notre fille doit être chez elle, rétorqua la Princesse en détournant le visage avec une grimace afin d’éviter autant que possible l’haleine fétide de Monsieur le Prince…

— En train de recevoir les félicitations de son époux, sans doute ?

— Oh, celui-là, il n’avait qu’à faire son devoir ! Après tout, c’est sa femme que l’on veut traîner dans la boue ! Et quand je dis « on », il conviendrait de préciser que l’injure vient de sa maîtresse…

— Autrement dit, il aurait dû se battre contre lui-même ? Une situation difficile à gérer ! ricana Henri. Remarquez, j’aurais agi comme lui, à sa place ! Croiser le fer entre gentilshommes pour une histoire de bonnes femmes, ça ne tient pas debout ! A fortiori si le champion de l’offensée n’arrive même pas à manier convenablement sa lardoire et se fait taper dessus. C’est à mourir de rire ! Elle a bonne mine, maintenant, Mme la duchesse de Longueville ! Un pleutre…

Isabelle ne tint pas plus longtemps :

— Pauvre jeune homme ! C’est une honte de le traiter aussi cruellement ! Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir qu’il était malade quand il est arrivé au rendez-vous ! Il avait peine à se tenir debout, et pourtant il est allé au-devant de l’épée de l’autre et…

— De… l’autre ? Est-ce ainsi qu’une gamine peut se permettre de traiter un duc de Guise, un…

— Un assassin ! Devant la vulnérabilité de son adversaire, il aurait dû refuser le combat et proposer de le reporter à une date ultérieure ! Au lieu de cela, il l’a lâchement insulté, frappé du plat de son arme avant de lui traverser le bras quand il tenta de se relever pour reprendre le duel ! On serait mieux avisé ici de se soucier de son état au lieu de l’offenser davantage ! Je dis, moi, que le duc s’est conduit comme un rustre de basse extraction, tout prince lorrain qu’il soit !

— Bravo, Isabelle ! Voilà de la bravoure pure d’oser affronter mon seigneur et père à mains nues !

Enghien entrait à cet instant dans le cabinet, suivi de Gaspard de Coligny. Laissant son compagnon saluer sa mère et son père, il vint à la jeune fille, la prit aux épaules et l’embrassa sur les deux joues.