— Et ces lettres n’étaient pas signées ?
— Enfant que vous êtes ! Bien sûr que non ! On ne signe jamais ce genre de missives. Néanmoins, cela n’a pas empêché la Montbazon de proclamer aussitôt qu’elle n’ignorait rien de ce secret, que les lettres appartenaient à M. de Coligny et que la rédactrice en était ma fille dont il était l’amant depuis le départ de mon gendre… Ce fut bientôt le sujet de toutes les conversations, ce que je ne tolérai pas au contraire de ma fille qui s’est bornée à un haussement d’épaules tandis que son époux faisait savoir que les affaires de femmes ne l’intéressaient pas. La réputation d’Anne-Geneviève n’en est pas moins ternie et je n’ai pu le supporter… Et d’autant moins que la Montbazon et toute la clique des « Importants » menaient le branle ! Je suis allée porter ma plainte à la Reine qui veut bien m’accorder son amitié. Offusquée au plus haut point, elle a chargé le cardinal Mazarin de faire la lumière sur cette vilaine histoire et l’on a vite appris que les lettres avaient été perdues par le marquis de Maulevrier et qu’elles étaient de la main de Mme de Fouquerolles, sa maîtresse…
— Tout s’achevait donc pour le mieux ?
— Pas tout à fait ! Vous oubliez la réputation de Mme de Longueville qui était alors enceinte et fut si contrariée qu’elle en a perdu l’enfant ! Ce voyant, la Reine a ordonné à Mme de Montbazon de présenter des excuses publiques à ma fille…
— Et elle s’y est résolue ?
— Oh ! Non sans peine, mais enfin… Au jour prescrit, elle est arrivée chez nous où il y avait foule. On se montait sur les pieds et la Reine était près de moi. La duchesse est venue jusqu’à nous sans se presser, en agitant nonchalamment son éventail – il faut dire qu’il faisait chaud ! – sur lequel un morceau de papier était épinglé, dont on comprit l’usage quand, parvenue devant nous, elle s’est mise à lire ce qui était écrit dessus, mais avec un tel sourire et une telle insolence que le doute n’était pas permis : elle se moquait totalement de ce qu’elle lisait. Ma fille lui a répondu que, si elle acceptait de croire à son repentir, c’était uniquement pour faire plaisir à Sa Majesté. L’autre est repartie comme elle était venue, mais il y a eu une suite.
— Laquelle ?
— Un peu de patience ! Quelques jours plus tard, la Reine offrait une collation chez Renard, à l’ombre des beaux arbres des Tuileries, et Mme de Montbazon, qui n’était pas invitée cependant, s’y est présentée, l’air le plus dégagé qui soit. Elle n’est pas restée longtemps. Fort en colère cette fois, Sa Majesté non seulement la chassait mais l’exilait dans son château de Rochefort-en-Yvelines...
« C’est alors que les hommes s’en mêlèrent, et d’abord le duc de Beaufort, amant de la dame qui s’est comporté exactement comme s’il était aussi celui de la Reine en lui faisant de violents reproches : non seulement elle ne l’aimait plus, mais en plus elle lui avait refusé l’amirauté – son rêve –, chassait sa maîtresse, et tout cela à cause de ce damné Mazarin dont il fallait se débarrasser le plus tôt possible, chose dont il ne pouvait se charger lui-même puisqu’il ne pouvait provoquer un cardinal en duel… Les larmes aux yeux, à ce que l’on m’a dit, la Reine l’a fait arrêter et conduire au donjon de Vincennes. En même temps les Vendôme, Mme de Chevreuse et Châteauneuf étaient renvoyés sur leurs terres…
— Si je comprends bien, fit Isabelle, les « Importants » sont dispersés et c’est le cardinal Mazarin qui gagne sur toute la ligne ?
— Et sans coup férir ! Vous avez tout compris ! Je savais que vous étiez intelligente ! applaudit la Princesse.
— Mais, en ce cas, pourquoi Monsieur le Duc est-il revenu sans attendre ses troupes ? Il ne va tout de même pas s’en mêler ? L’affaire est terminée.
— Pas pour lui ni pour Maurice de Coligny, qui brûle d’en découdre pour l’honneur de ma fille…
— Ne serait-ce pas plutôt la place du mari ? M. de Longueville ne se soucie-t-il pas de l’honneur de sa femme… ni du sien ?
— Il n’est plus d’âge à ferrailler. En outre, pour sa part, il estime l’affaire close. Idem pour le duc de Montbazon, largement plus vieux encore. Mais les deux femmes ne se tiennent pas pour satisfaites.
— Que va-t-il se passer, alors ?
— Si seulement je le savais ! Longueville au diable et Beaufort en prison, il ne se trouve personne d’un rang assez élevé pour croiser le fer avec mon fils, et je pense qu’il va accepter l’offre de son ami Maurice de Coligny, mais qui, en face de lui, représentera la Montbazon ?
— Mais… je croyais les édits du feu Roi concernant le duel toujours valables ? Ou la Régente les aurait-elle abolis ?
— Pas du tout. C’est bien pourquoi je dois regagner Paris ! Si par malheur la Montbazon se trouve un champion, je suis à peu près la seule qui puisse incliner notre Reine à l’indulgence.
— Et le cardinal Mazarin. Elle l’écoute beaucoup, n’est-ce pas ?
— Trop, à mon avis ! Mais, en l’occurrence, on pourrait peut-être essayer une tentative de ce côté. Il est tellement content d’être débarrassé des « vieux amis » de Sa Majesté ! Alors, vous revenez à Paris avec moi ? Ma fille est déjà partie. Elle a demandé ses équipages tout à l’heure !
Immédiatement Isabelle se sentit mieux. La seule idée de faire la route en compagnie de la chipie ducale qui l’avait si délibérément blessée lui déplaisait au plus haut point. Encore que sa perfidie matinale eût l’avantage d’avoir levé le masque. Isabelle savait désormais à quoi s’en tenir : elle avait là une ennemie et rien d’autre !
Eût-elle été moins jeune, moins novice surtout dans l’escrime meurtrier du langage de cour qu’elle se fût demandé pour quelle raison profonde Mme de Longueville – elle ne l’appellerait plus jamais autrement ! – s’était hâtée de venir lui administrer sa cruelle mise au point. Mais elle n’avait que seize ans et manquait d’expérience… Evidemment, ce voyage ne représentait qu’un petit répit…
— Nous la retrouverons à la maison, laissat-elle échapper comme si elle se répondait à elle-même.
— Non, elle va chez elle afin d’y avoir les coudées plus franches et d’être plus proche de la Reine1 .
Isabelle en aurait pleuré de bonheur….
Paris acclama follement le vainqueur de Rocroi. Trop facile à reconnaître, il ne pouvait pas avancer d’un pas sans soulever d’enthousiastes ovations. Plus encore lors du baptême de l’enfant qu’il s’était enfin décidé à aller voir. C’était un joli bébé blond qu’à sa grande surprise il se mit à aimer au premier regard et qui ne présentait aucune des tares redoutées2 .
On le baptisa au Louvre. Sa grand-mère, la Princesse, fut sa marraine et le cardinal Mazarin son parrain. Sans doute pour faire plaisir à la Reine dont on espérait quelque mansuétude car l’affaire des lettres perdues n’était pas enterrée.
Enghien se rendit aux supplications de Maurice de Coligny – l’amant affiché de Mme de Longueville ! – et accepta qu’il le représente sur le pré. Lui restait encore la tâche de dénicher un adversaire d’un rang équivalent (à celui qu’il représentait). Ce fut le duc de Guise, dernier vestige des « Importants » soustrait par Monsieur, duc d’Orléans, à la vindicte du Cardinal. Comme, en outre, il avait été lui aussi l’amant déclaré de Mme de Montbazon et qu’une vieille rancune opposait, depuis la Saint-Barthélemy, les Guises aux Coligny, on ne pouvait trouver mieux.
Le duel devait avoir lieu le 12 décembre à la nuit tombante… et place Royale avec deux « seconds », MM. d’Estrades et de Bridieu.
Quand elle l’apprit, Isabelle fut saisie d’épouvante. La place Royale ! Une foule de spectateurs ! Quatre épées alignées ! Le sang ! La mort sur le terrain ou sur l’échafaud ! Le deuil ! Les larmes des femmes et des enfants ! La douleur qui ne guérit pas, comme cela avait été le cas pour sa mère restée inconsolable ! Les enfants qui grandissent sans père comme si la guerre qui reprenait à chaque printemps ne suffisait pas ! Son effroi fut si violent que, la veille au soir, se trouvant en face de sa cousine venue souper, aussi indolente et hautaine que d’habitude, elle ne put se maîtriser. Pâle de colère, elle lui lança au visage :
— Devez-vous vraiment laisser faire cela ?
— Quoi « cela » ?
— Cette tuerie qui aura lieu demain en l’honneur de vos beaux yeux afin de prouver à la Terre entière que vous êtes une épouse sans reproche, une pure brebis dont on a osé éclabousser la blanche robe alors que tout Paris sait que ce malheureux Coligny est votre amant ! Qu’il veuille se sacrifier pour vous se peut comprendre puisqu’il vous aime, mais les autres, cet Estrades, ce Bridieu, et même le duc de Guise, que vous ont-ils fait pour jouer leur vie ?
— Vous êtes folle, ma parole ! fit la duchesse avec un petit sourire dédaigneux. Je vous rappelle que la moitié va se battre pour la Montbazon – qui n’en mérite pas tant, je vous l’accorde. Mais ce qui me surprend le plus c’est d’entendre le cas que fait du point d’honneur la fille de Bouteville. Il aurait honte de vous !
— Je n’en suis pas sûre ! Hélas ! Je n’ai pas eu le temps de le connaître. En revanche, durant des années, j’ai vu pleurer ma mère. Et sans l’extrême bonté de Madame la Princesse, je ne sais pas ce qu’il serait advenu de nous…
— Oh, en voilà assez ! Que l’on fasse taire cette péronnelle et qu’on la renvoie dans sa chambre ! Je n’ai aucune envie de souper en sa compagnie !
Isabelle se tourna vers sa bienfaitrice.
— Ne prenez pas cette peine, Madame la Princesse, je connais le chemin. Mais je vous demande pardon si je vous ai causé de la peine. Je n’ai pas pu m’en empêcher…
Une révérence et elle était partie. Au pied de l’escalier, elle hésita un instant, tentée de se réfugier au jardin auprès de sa fontaine, mais il faisait vraiment froid ce soir et elle regagna sa chambre. Le feu où l’on venait de remettre des bûches flambait allègrement. Elle en aimait le spectacle et s’assit à terre sur un coussin, les jambes repliées et les bras autour des genoux pour mieux le contempler. La douce chaleur l’enveloppa, ainsi qu’un silence inattendu, inhabituel dans le vaste hôtel, fourmillant de monde et rempli d’agitation le plus souvent. Sans compter les courants d’air…
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