Elle entra dans des églises fraîches et silencieuses où de vieux saints de bois rêvaient sur un entablement de colonne. Il y en eut même une qu’emplissait la magie d’un choral de Bach joué par un organiste invisible et qui la tint longtemps assise sur un prie-Dieu. Elle vit une grande halle couverte sous laquelle le marché du jour faisait pousser un jardin habité de bruyantes jardinières en coiffe, un beffroi qui semblait s’être trompé de pays et cependant s’intégrait si bien au décor qui l’entourait… Elle vit enfin le plus beau, le plus riche, le plus étonnant des hôpitaux, une vision du passé incroyable pour la jeune femme moderne qu’elle était : une admirable maison-Dieu habitée par des religieuses qui ressemblaient à des châtelaines avec leurs longues robes bleues dont la traîne se rattachait à la ceinture et leurs grands hennins de fine toile blanche.

Grâce à une vieille femme en fichu noir qui, devant son émerveillement visible, la prit par la main sans lui dire un mot, elle put y entrer et se retrouva dans un autre monde, celui, médiéval et splendide, de ces siècles où régnait sur l’Europe la magnificence des ducs de Bourgogne. Il y avait là cette qualité de silence que compose une volonté unanime de donner aux malades – car, sous la haute voûte en carène de navire de la grande « Salle des Pauvres », presque tous les lits de chêne ciré à rideaux rouges étaient occupés – le calme du corps et la paix de l’âme.

Relayant la vieille femme qui l’avait entraînée, une jeune religieuse souriante guida l’Américaine à travers l’hospice, lui montra une étonnante apothicairerie, d’immenses cuisines étincelantes qui semblaient sorties tout droit d’un manuscrit et aussi le joyau de la maison, le polyptyque de Roger van der Weyden représentant le Jugement dernier devant lequel Alexandra resta de longues minutes en contemplation.

— Acceptez-vous des pensionnaires ? demanda-t-elle soudain tandis que son guide la reconduisait à travers une grande cour qui ressemblait davantage à celle d’un palais que d’un hôpital.

— Cela peut arriver s’il s’agit de guérir une âme comme nous nous efforçons de guérir les corps. Cette maison, depuis sa fondation par dame Guigonne de Salins en 1453, est vouée surtout aux pauvres.

— Et vous pensez qu’une femme comme moi n’aurait rien à y faire ? demanda l’Américaine à sa façon directe. Il me semble pourtant que si, un jour, j’étais malheureuse, j’aurais une chance de l’être moins ici.

— L’asile est toujours ouvert à qui le réclame, murmura la jeune religieuse. Néanmoins pour votre bonheur, madame, je préférerais ne jamais vous revoir. Je prierai pour cela…

En se retrouvant dans la rue, Alexandra eut l’impression de changer de planète et s’avoua qu’elle ne comprenait rien à ce qui venait de lui arriver. Fallait-il qu’elle fût perturbée au plus profond d’elle-même pour qu’appartenant, de façon épisodique il est vrai, à l’Église épiscopale, elle se trouvât tout à coup si proche de ces femmes en costume d’un autre âge et qui avaient choisi de vivre comme au XVe siècle. Elle savait qu’elle ne les oublierait jamais, en espérant que, de leur côté, elles conserveraient un bon souvenir d’elle… ne fût-ce qu’à cause du don généreux fait pour les pauvres.

Durant le reste de la journée, elle retrouva cette impression de vacances qui lui était venue dès le réveil et qui tranchait si heureusement avec le souvenir des dangereuses minutes vécues dans le Méditerranée-Express. Elle fit connaissance avec une cuisine régionale qu’elle ne soupçonnait pas, se régala d’un délicieux jambon persillé qui sentait bon les herbes fraîches, d’œufs en meurette dont la sauce onctueuse cachait des surprises délectables et d’un admirable brochet à l’oseille, après avoir refusé farouchement de goûter aux escargots qui étaient cependant l’une des gloires de la maison.

— Comment pouvez-vous manger des choses aussi répugnantes ? déclara-t-elle sans ambages à son hôtesse. J’ai entendu dire qu’en France on mange aussi les grenouilles.

— C’est tout à fait exact et c’est dommage que vous n’acceptiez pas d’y goûter, fit Mme Brenet avec un sourire. Je suis bien certaine que si l’on vous bandait les yeux et que l’on vous serve l’un et l’autre sans que vous sachiez ce que c’est, vous changeriez d’avis…

— C’est possible mais je n’ai pas du tout envie de tenter l’expérience. J’aime savoir ce que je mange et d’ailleurs j’estime que, dans la nourriture, l’œil a son mot à dire.

Le lendemain matin, revigorée par son escapade, Alexandra embarquait dans un train omnibus qui allait la conduire à Lyon d’où elle repartirait presque aussitôt par un express qui desservait Marseille et la Côte d’Azur. Tous les employés de la gare l’escortèrent à son wagon où, impressionnés par son allure et son élégance, les voyageurs qui s’y trouvaient déjà lui cédèrent une place près de la vitre. En face d’elle une grosse femme enveloppée d’un grand châle noir et coiffée d’un étonnant chapeau à coques de crêpe parsemé de jais serrait entre ses genoux et son ample giron un grand panier qui devait contenir des fromages si l’on en jugeait au parfum qu’il répandait. Le voisin immédiat de Mrs Carrington était un petit homme à longue moustache grise, mis avec cette élégance cossue qui caractérise les magistrats ou les notaires de province. Seul élément inhabituel dans son costume : l’extraordinaire casquette à carreaux et à bavolets qui lui donnait l’air d’un épagneul âgé. Le troisième personnage était un long et frêle jeune homme coiffé d’un canotier de paille et qui, dès l’apparition de la belle Américaine, ne la quitta plus de l’œil. Signe d’émotion certain : au-dessus de son col en celluloïd, sa pomme d’Adam ne cessait de monter et de descendre.

Le train qui cheminait paisiblement à travers la campagne en s’arrêtant à toutes les gares ne présentait guère de points communs avec le superbe Méditerranée-Express. On y était assis plutôt à la dure. Néanmoins le voyage fut charmant et Alexandra s’en amusa beaucoup. Son vis-à-vis, qui était une riche fermière des environs de Dijon, se rendait à Mâcon auprès d’une sœur qui s’était cassé la jambe et elle lui apportait quelques gâteries mais son panier recelait aussi les provisions prévues pour le voyage et elle les partagea généreusement avec ses compagnons, surtout d’ailleurs avec le jeune homme frêle dont la maigreur l’attristait. Grâce à elle, Alexandra mangea du saucisson, un peu d’un sublime fromage d’Époisses et de belles cerises arrosées d’un joli vin de Marsannay tenu frais grâce à une serviette humide et à un habillage de joncs verts. Le pseudo-notaire qui était tout simplement rentier et portait avec bonhomie le gentil nom de Moineau, lui offrit des nonnettes fourrées à la confiture d’abricot et des pâtes de cassis en causant agréablement du temps qu’il faisait, des espoirs que l’on pouvait fonder sur les prochaines récoltes et surtout de la qualité des vendanges à venir. Savoir si 1904 serait une grande ou une petite année était, de toute évidence, d’une importance vitale pour ces gens. Le tout en roulant les « r » comme il convient lorsque l’on est bourguignon.

À Mâcon il fallut se séparer. La fermière qui s’appelait Mme Baroin et le jeune homme firent leurs adieux au grand regret de leurs compagnons et surtout d’Alexandra qui n’avait pas vu le temps passer. Aucun voyageur ne les remplaçant, Alexandra et M. Moineau restèrent seuls et en profitèrent pour s’installer plus commodément mais n’échangèrent plus que de rares paroles. La jeune femme s’intéressait au paysage, admirait la campagne dont, comme Jules Renard, elle aurait pu dire qu’elle était d’un vert multicolore. Tout y semblait si paisible qu’elle finit par s’endormir bercée par le train et ne se réveilla qu’une fois à Lyon.

Là, elle et son compagnon se quittèrent. M. Moineau avait à faire en ville et rejoignait l’hôtel où il avait retenu une chambre. Alexandra resta dans la gare en attendant son train. Malheureusement, elle l’attendit trois heures par suite, ainsi qu’un fonctionnaire courtois le lui expliqua, d’un incident. Elle aurait pu, bien sûr, décider de passer la nuit à Lyon mais elle voulait rester sous le charme de Beaune et n’éprouvait pas la moindre envie de faire connaissance avec une autre ville. D’autant qu’étant pratiquement sans bagages, elle souhaitait vivement, à présent, changer de vêtements et arriver à Cannes le plus tôt possible.

Hélas, non seulement le train ne rattrapa pas son retard mais l’augmenta encore en gare de Marseille où il dut rester sur une voie de garage afin de laisser le passage libre au train spécial d’un potentat oriental pour qui le Quai d’Orsay avait toutes les révérences. En outre, il y avait beaucoup de monde, même en première, et il faisait très chaud, ce qui éprouva beaucoup la jeune femme. Enfin, elle s’aperçut un peu tard que le train en question ne s’arrêtait pas à Cannes mais seulement à Nice où elle n’arriva qu’aux petites heures du matin, éreintée et d’autant plus furieuse qu’elle eut toutes les peines du monde à trouver une voiture pour rejoindre enfin sa destination première.

Hélas, si elle espérait, vu l’heure matinale, effectuer une entrée discrète à l’hôtel du Parc, il lui fallut déchanter. Son attelage de mules avec pompons et sonnailles n’étant guère fait pour passer inaperçu, le palace, dès qu’elle y eut mis le pied, fut en ébullition :

— Nous étions fort en peine de vous, Mrs Carrington, lui déclara le directeur qui accourut les cheveux encore mouillés en achevant d’enfiler sa redingote.

— Je me demande bien pourquoi, répondit Alexandra en le toisant avec quelque sévérité.

— N’est-ce pas avant-hier que vous deviez arriver ? Le Ritz en retenant votre appartement nous avait précisé que vous preniez place dans le Méditerranée-Express et…

— … et nous nous tournons les sangs depuis quarante-huit heures, tonna, depuis le fond du hall, la voix de tante Amity qui jaillissait de l’ascenseur dans un envol de linon bleu pâle et de dentelles blanches, le chef accommodé d’une sorte de fanchon assorti. Tout juste sortie de son lit de toute évidence. « Où diable étiez-vous passée, Alexandra ? »