Abasourdie, Catherine écoutait sans en croire ses oreilles la tirade passionnée du peintre. Elle savait depuis toujours qu'il avait pour elle plus que de l'affection mais elle croyait à un amour abstrait d'esthète et d'artiste, un amour désincarné en quelque sorte. Elle n'avait jamais imaginé qu'il pût la désirer avec cette ardeur, une ardeur qui n'était pas sans l'inquiéter pour la suite de leurs relations. Si elle devait demeurer quelque temps chez lui, à Bruges, qui pouvait dire comment les choses risqueraient de tourner ? Pour couper court au flot lyrique, elle choisit de se mettre en colère.
— Ma parole les hommes sont fous ! Et plus fou que vous, mon cher, je n'en vois guère si ce n'est votre maître ! Qui a jamais rien entendu de plus insensé ?...
— Peut-être ! riposta Van Eyck douché et maussade, mais sa folie à lui semble avoir été, cette nuit, payée de retour ! Oserai-je jamais en espérer autant ?
— Certainement pas ! Et, Jean, si vous voulez que nous demeurions toujours les bons amis que nous avons été jusqu'à présent, nous ne parlerons plus jamais de cette... période un peu trouble de vos relations avec le Duc, pas plus que de ces étranges portraits.
— J'imagine que vous vous préférez en madone ? fit Van Eyck amèrement.
— Sans le moindre doute... même si cela vous paraît plein d'outrecuidance...
— Cela peut difficilement passer pour de l'humilité. Autrement dit vous préférez l'adoration de tous à celle d'un seul...
Catherine poussa un soupir excédé.
— Si vous le voulez bien, Jean, nous discuterons ce point-là plus tard et autant que vous voudrez. À présent, je pars ! Dans une heure je dois avoir quitté la ville.
— C'est impossible, voyons ! Dois-je vous rappeler que si vous avez passé la nuit avec le Duc, je n'ai pas encore eu, moi, le privilège de l'approcher ? Et il faut que je lui parle. Je suis ambassadeur que diable !
Je le sais mais il n'empêche que je dois partir tout de suite. Écoutez : Bruges n'est pas si loin. Dix- huit lieues tout au plus. Je peux les faire avec la seule escorte de Gauthier et de Bérenger. Je vous attendrai chez vous voilà tout ! Maintenant, je vais chercher les garçons... mais qu'avez-vous ? Vous n'êtes pas bien ?
Van Eyck, en effet, était devenu aussi rouge que son vêtement, un beau pourpre sombre, et il semblait tout à coup très malheureux.
— Écoutez, Catherine, je voulais vous le dire au moment où nous arriverions à destination mais il n'est pas possible que vous alliez chez moi... surtout sans moi !
— Pourquoi ? Vous avez donné des consignes tellement sévères à vos gens ?
— Ce n'est pas cela. Je... je suis marié !
— Quoi ? Vous êtes...
— Oui. J'ai épousé Marguerite trois mois à peine après votre départ, dès mon retour du Portugal. C'est le Duc, bien entendu, qui a arrangé ce mariage, très avantageux, pour me récompenser de mon ambassade. Une récompense si l'on veut d'ailleurs.
— Mais enfin... pourquoi ne l'avoir jamais dit ? C'est absolument stupide ! Nous sommes de si vieux amis...
— Je n'en ai pas eu tellement l'occasion, vous savez. Combien de fois vous ai-je vue depuis ? A Ronce vaux et puis ces jours derniers à Luxembourg... et c'est tout !
— Voilà une semaine que nous sommes ensemble. Il me semble que vous avez eu largement le temps...
— Je sais... mais voyez-vous, je ne suis pas tellement satisfait de ce mariage bien que j'en aie une fille. Ma femme et moi nous entendons plutôt mal et la plupart du temps je préfère l'oublier. Et puis, j'étais si heureux de vous avoir retrouvée ! Il me semblait que le temps s'était aboli, que tout était redevenu comme autrefois...
— Votre femme est jalouse ?
— Incommensurablement !
Il baissait le nez comme un gamin pris en faute, si drôle tout à coup, que Catherine éclata de rire.
— Mon pauvre ami ! Mais en ce cas pourquoi m'avoir offert l'hospitalité de votre maison ? D'ailleurs, je n'avais pas vraiment l'intention de l'accepter pour ne pas faire jaser les gens de la ville dont je connais la langue agile depuis longtemps.
— Mais parce qu'il n'y a aucune raison pour que vous ne veniez pas chez moi une fois ma femme dûment prévenue. Ce n'est pas une mégère, tout de même, et j'ai bien le droit d'aider une amie en difficulté. Nous irons...
Doucement, elle lui ferma la bouche de sa main.
— Nous irons moi et les miens à l'hostellerie de la Ronce-Couronnée. Cela me rappellera le temps où je venais à la foire de Bruges avec mon oncle Mathieu et nous y serons très bien.
— Vous êtes folle ! Vous installer dans une auberge pour y faire une fausse couche ? C'est de la démence ! En ce cas, pourquoi ne pas rentrer tranquillement chez vous ? Avez-vous oublié que vous possédiez une belle maison dans notre ville ? Vous la possédez toujours, savez-vous ?
— Je le sais mais il est impensable que j'y aille. Pour tout le monde ici, je rentre en France. Le duc Philippe devra toujours ignorer mon séjour à Bruges... et la duchesse Isabelle aussi.
— La duchesse ? Que vient-elle faire là-dedans ?
En quelques phrases, Catherine raconta sa brève entrevue avec l'épouse de son amant, sans se défendre d'un plaisir secret en voyant s'allonger à mesure le visage de son ami. Etant donné la façon dont les choses s'étaient passées et sa déception quand elle avait refusé, hier, de s'attarder à Lille, elle en était venue à penser que Van Eyck n'avait jamais eu réellement l'intention de l'emmener chez lui, qu'il escomptait bel et bien qu'au passage à Lille Catherine verrait Philippe et qu'elle irait ensuite, le plus simplement du monde, occuper son ancienne demeure pour le temps de l'avortement... ou pour plus longtemps peut-être ?
À cette minute, il ressemblait trait pour trait à un renard qu'une poule aurait pris.
— Ainsi, elle sait ? soupira-t-il enfin et sa déception était si évidente que la jeune femme se remit à rire.
— Eh oui, mon pauvre ami, elle sait ! Et comme vous êtes sans doute le plus grand peintre de ce temps, elle ne doit garder aucune illusion sur l'auteur de ces chefs-d'œuvre. Votre facture est inimitable.
— Je me demandais aussi pour quelle raison je m'avais jamais trouvé, auprès de ma souveraine, accueil et sympathie... Je le sais, à présent...
— On ne peut pas plaire à tout le monde. Vous avez l'affection de votre maître, contentez-vous-en ! J'ajoute d'ailleurs qu'il ignore totalement, et la duchesse aussi à plus forte raison, que je suis arrivée ici avec vous et que je vais à Bruges. Pour tous deux, je rentre en France et vais rejoindre mes montagnes d'Auvergne. Il est préférable pour tout le monde qu'ils continuent à le croire. A présent, je vais embrasser Symonne et faire préparer mes garçons...
— Bien ! soupira Van Eyck un peu soulagé tout de même. Après tout vous avez peut-être raison. Partez devant mais n'allez pas trop vite : je vous rejoindrai en route peut-être. Et puis, avant de quitter cette maison, revenez me voir, j'ai encore un ou deux conseils à vous donner afin de faciliter votre séjour. Il n'est peut-être pas utile que l'on vous reconnaisse, là-bas...
Une heure plus tard Catherine, à nouveau flanquée de Gauthier et de Bérenger dévorés de curiosité mais se gardant bien de poser la moindre question, franchissait les remparts de Lille par la porte regardant vers la France afin que les espions de la duchesse puissent croire à son retour au pays natal. Cela allait l'obliger à un assez grand détour car la route de Bruges se trouvait tout juste à l'opposé mais la sagesse et surtout la prudence l'exigeaient.
Elle venait de franchir le pont-dormant et guidait son cheval au milieu des charrettes des forestiers apportant du gibier et les carrioles des marchands entrant ou sortant de la ville quand le bruit d'une cavalcade se fit entendre derrière elle avec les cris des gardes qui criaient « Place ! Place ! »...
Craignant que ce ne fût le Duc, elle s'écarta, fit ranger son cheval sous un arbre noir dont la neige soulignait chaque branche. Tout le trafic d'ailleurs s'arrêtait et, maugréant plus ou moins, paysans et marchands se rangeaient tant bien que mal de chaque côté du chemin tandis qu'une fanfare de trompes éclatait presque à leurs oreilles. Une troupe de cavaliers surgit, précédée de piqueurs et de valets de chiens retenant à pleins poings leurs molosses aux muscles impressionnants.
Catherine frémit. Si c'était le Duc et si elle était reconnue elle serait immanquablement retenue à Lille d'où elle pouvait être à peu près certaine que la duchesse Isabelle ne la laisserait sans doute plus sortir vivante...
Mais ce n'était pas le Duc. C'étaient, chevauchant botte à botte sur de superbes chevaux normands, le connétable de Richemont et le roi René qui armés d'épieux sertis d'or massif s'en allaient courre le sanglier. Néanmoins le soupir de soulagement de Catherine ne dura qu'un très court instant et elle ne put s'empêcher de jurer entre ses dents. Le regard froid du prince breton accoutumé à surveiller continuellement ses entours venait de s'arrêter sur son visage, attiré sans doute par l'élégance inattendue de cette femme vêtue de velours et de renard noir.
Epouvantée, Catherine vit la froideur se changer en surprise et en intérêt. Le Connétable de France esquissait déjà un sourire et elle comprit qu'il l'avait reconnue. Alors, délibérément, elle détourna la tête, baissant autant qu'elle le pouvait son capuchon sur son visage.
— Mais... fit Gauthier stupéfait, pourquoi ne voulez-vous pas le voir, dame Catherine ? C'est messire de Richemont ! C'est votre ami.
— Peut-être ! mais je n'ai pas envie de le voir ! Pour l'amour du Ciel, Gauthier, quittez cet air idiot !... Le Connétable de France est bien la dernière personne que j'aie envie de rencontrer en pays bourguignon et vous devriez le comprendre.
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