La rencontre fut cordiale. Appartenant à la même génération, les deux hommes se connaissaient et s’appréciaient comme il arrive souvent entre soldats.

— Tiens, Courcy ! s’exclama jovialement Joinville. C’est bien la première fois que je vous vois ici.

— Sans doute parce que c’est la première fois que j’y viens. Un ami m’avait chargé d’une commission pour Mme de Verneuil...

— Un ami ? Ce n’est pas Antoine de Sarrance tout de même. Il ne peut pas être déjà au courant ?

— Au courant de quoi ?

— Mais du drame, mon bon !

— Quel drame ?

— Mais la mort du vieux Sarrance ! Sa jeune et belle épouse l’a proprement égorgé la nuit même de ses noces. Le bruit court dans tout Paris à une vitesse de courant d’air. Elle doit en faire autant, entre nous, parce que personne ne sait ce qu’elle est devenue... Cela va beaucoup intéresser la marquise et j’adore intéresser les jolies femmes...

— Le Roi le sait ?

— Ça, je l’ignore. C’est Bois-Tracy qui m’a raconté l’affaire. Il venait de passer rue de Bethisy en allant à la salle d’armes de Gaucher où je l’ai rencontré. Le bruit est énorme dans le quartier et je ne veux pas que cette chère Henriette l’apprenne par n’importe qui.

— Elle n’est pas de sa famille, que je sache ?

— Non, mais les dames adorent être mises au fait des événements avant leurs amies. En outre, cette nouvelle-là devrait lui faire... plutôt plaisir. Alors, je cours...

Il s’engouffra dans l’hôtel d’Entragues après un petit signe de la main et Thomas reprit sa monture, très contrarié par ce qu’il venait d’apprendre. Si la nouvelle était aussi répandue, il devenait encore plus urgent que le Roi sache la vérité. La vie de Lorenza pouvait en dépendre.

La chance était avec lui ce matin-là : sauf aux abords du Louvre, les rues étaient moins encombrées que d’habitude... Après avoir confié son cheval à un palefrenier, il s’enquit du Roi, qui devait être normalement au Conseil, apprit qu’il en était ressorti à la demande urgente de son épouse et s’était rendu à son invitation... avec un soupir, pensant certainement qu’elle allait le régaler d’une scène de ménage.

Bravement, Thomas se hâta de prendre le même chemin mais à peine eut-il posé le pied dans l’antichambre que des éclats de voix lui apprirent que les craintes d’Henri n’étaient que trop fondées : sa « douce moitié » hurlait littéralement, empruntant au toscan les mots qui lui manquaient en français ce qui, joint aux aigus de ses cordes vocales, donnait une sorte de sabir assez peu compréhensible.

Il hésitait sur la conduite à tenir quand il vit Mme de Guercheville quitter l’appartement, visiblement très soucieuse. En effet, la porte refermée, elle s’y adossa pour respirer à deux ou trois reprises. Thomas n’hésita pas :

— Pardonnez-moi, Madame, mais il faut que je voie Sa Majesté dans l’instant ! C’est très urgent !

Elle leva vers lui un regard accablé :

— Vous voulez lui parler maintenant ? Vous ne l’entendez donc pas hurler ? Croyez-vous que le moment soit bien choisi ?

— Pardonnez-moi, je me suis mal exprimé. C’est au Roi que je veux dire un mot. On m’a dit chez lui qu’il était là !

— Bien sûr qu’il est là... le pauvre ! S’il n’était pas venu, nous n’aurions sûrement pas réussi à empêcher la Reine d’aller le chercher en plein Conseil ! Comme s’il y était pour quelque chose !

Il fallait vraiment que la dame d’honneur soit très émue pour se laisser ainsi aller, elle dont le maintien irréprochable était un exemple pour toutes les autres femmes.

— Pardonnez-moi si je me montre indiscret mais consentiriez-vous à m’apprendre... de quoi il s’agit ?

— Comment, Monsieur de Courcy, vous ignorez ce qu’il s’est passé cette nuit à l’hôtel de Sarrance, vous qui êtes l’intime ami d’Antoine ?

Thomas baissa le ton afin qu’elle seule pût l’entendre :

— Si, je sais... et c’est même pour cela que je dois le voir... tout de suite, si possible ! Et sans témoin, bien entendu !

— Autrement dit, vous voulez que je retourne... dans l’arène ? Chuchota-t-elle avec l’ébauche d’un sourire.

— Si ce n’est pas trop vous demander...

— Non... Non. Tout compte fait, une diversion ne sera peut-être pas malvenue. Je ne prononcerai pas votre nom et me contenterai d’annoncer... un messager... d’où, mon Dieu ?

— ... du pape ? avança Thomas amusé.

— Doux Jésus ! Surtout pas ! C’est elle que vous verriez vous arriver dessus pour recevoir bonne première et à genoux la lettre pontificale. Je vais dire plutôt... l’Angleterre ! Elle considère les Anglais comme un ramassis puant d’hérétiques. Mais ne restez pas ici. Allez attendre dans la grande galerie. Et maintenant priez pour moi !

Mme de Guercheville rouvrit la porte précautionneusement, laissant passer une bouffée d’imprécations qui semblaient gagner en violence d’instant en instant. Puis il y eut un silence et Thomas tourna les talons afin de gagner la galerie en courant.

Il n’y était pas depuis deux minutes qu’Henri, la fraise de travers et les cheveux ébouriffés comme s’il venait d’essuyer une tempête, le rejoignait en s’efforçant de remettre un peu d’ordre dans sa toilette. Son œil s’assombrit en reconnaissant Thomas.

— On m’annonce un envoyé d’Angleterre et c’est vous que je vois là, Courcy ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Que nous avons pris, Mme de Guercheville et moi, le premier prétexte venu pour que je puisse remettre au Roi ce message urgent, répondit-il en sortant la lettre de la marquise qu’il présenta en pliant le genou.

Les joues tannées d’Henri rougirent légèrement en reconnaissant l’écriture et il décacheta le message d’un doigt nerveux, le lut – il était assez court ! – et revint à Thomas :

— Vous savez pourquoi cette dame veut me voir ?

— Oui, Sire. Et, si je peux me le permettre, je crois que le Roi devrait se rendre à son invitation. Il s’agit d’une affaire très grave... celle-là même, je pense, qui a déchaîné la colère de la Reine.

— Et Mme de Verneuil sait à quoi s’en tenir ?

— Oui, Sire, sans aucun doute. Je suis certain que le Roi sera satisfait de ce qu’elle veut lui apprendre.

— Comment diable peut-elle en savoir plus que tout le monde ?

— Simplement parce qu’elle y a pris une part importante... par pure charité chrétienne d’ailleurs.

— Charité chrétienne ? La marquise ? Vous vous moquez, Courcy !

— Oh non, Sire ! Pas du tout !

Perplexe, Henri considéra le jeune officier pratiquement au garde-à-vous...

— Mais c’est qu’il a l’air d’y croire ! conclut-il. C’est bon ! Venez avec moi, je vous emmène !

DEUXIÈME PARTIE

DE CHARYBDE EN SCYLLA

Chapitre VII

Chassé-croisé

Le Roi avait demandé un carrosse fermé dans lequel il prit place avec le seul Thomas, ému de se voir ainsi promu au rôle de confident. Afin d’éviter les curiosités, la voiture avait été amenée à la petite porte du palais. C’était Courcy lui-même qui avait été la commander. Il en avait profité pour prendre, à l’arçon de sa selle, le manteau dans lequel il avait roulé le fouet.

Le parcours se fit en silence. Henri se méfiait de sa voix sonore et le cocher pouvait avoir de grandes oreilles. Quant à son jeune compagnon, il restait fidèle à sa promesse de laisser à Mme de Verneuil la primeur du récit, se contentant de signaler la présence du prince de Joinville au moment où lui-même s’en allait... Le Roi avait alors froncé le sourcil mais sans autre commentaire.

— Allez voir s’il est encore là !

Le jeune officier alla faire un tour à l’écurie mais le solide bai du prince lorrain n’y était plus. Rassuré – en vérité il ne craignait qu’un bavardage inconsidéré de ce fidèle ! –, Henri s’élança hors du véhicule, grimpa quatre à quatre les marches fonçant droit, en habitué, vers la chambre d’Henriette dans laquelle il entra sans frapper. Mais il laissa la porte ouverte, ce qui permit à Thomas, resté discrètement dans la galerie, de ne rien perdre de ce qui allait se passer.

Cette arrivée en boulet de canon ne prit pas la marquise au dépourvu. Elle s’y était préparée au grand désappointement de Joinville qui n’avait obtenu d’elle que quelques minutes. Le reste du temps, elle l’avait employé à choisir ce qu’elle allait mettre et s’était décidée pour une robe d’intérieur en velours bleu pâle où semblait s’attarder un reflet de ses yeux, sans vertugadin ni collerette contraignante. Des bouillonnés de fine dentelle débordaient aux manches et autour d’un décolleté vertigineux... Les cheveux coiffés en hauteur étaient réunis en une épaisse natte d’un brun mordoré glissant le long de son cou et aux creux des seins dont la profonde révérence révélait la ferme rondeur avec un rien d’hypocrisie. En fait, constata Thomas, l’astucieuse Henriette s’était tout bonnement déshabillée autant que le permettait la bienséance mais arborait une mine sérieuse à la limite de la gravité. Aussi, en se relevant, retint-elle un sourire satisfait : Sa Majesté, le souffle un peu court était rouge vif. Alors, elle lança :

— Entrez, Monsieur de Courcy. Vous devez apporter votre part dans ce que le Roi doit savoir...

— Madame, j’ai peu de temps ! fit la voix enrouée de celui-ci.

— Justement, il faut l’employer au mieux ! Veuillez prendre place, Sire, ajouta-t-elle en désignant un vaste fauteuil.

— M’y voici ! Qu’avez-vous à me dire ?

— Qu’hier au soir, ou plutôt cette nuit, en revenant de la fête donnée par la reine Marguerite, j’ai été arrêtée près du Pont-Neuf par le baron de Courcy... dégoulinant d’eau parce qu’il sortait tout juste de la Seine. Il portait dans ses bras le corps presque nu d’une jeune fille. Du seuil d’un cabaret il l’avait vue courir vers le fleuve dans lequel elle s’était jetée sans la moindre hésitation...