- Laura, dit-il avec douceur, que voulait de vous M. de Talleyrand-Périgord ?
Une stupeur mêlée d'indignation la laissa un instant sans voix. C'était tout lui. Après des années de séparation suivant une - si brève ! -flambée d'amour passionné, des années qui auraient dû être déchirantes pour lui comme pour elle, sa première préoccupation en la retrouvant était d'ordre politique. Mais elle se reprit vite :
- Je ne crois pas que cela vous regarde ! Veuillez me laisser passer s'il vous plaît.
Il obéit machinalement mais la suivit :
- Tout ce qui vous touche me regarde ! Où étiez-vous passée, Laura, durant tout ce temps ?
Le ton cassant où vibrait la colère acheva d'irriter la jeune femme :
- Si l'un de nous peut se permettre de deman der des comptes, ce n'est certes pas vous et si quelqu'un a été abandonné de la plus infâme façon ce n'est pas non plus vous. Alors veuillez me faire la grâce de passer votre chemin... et de ne plus jamais m'adresser la parole !
- Laura !
Cette glaciale sortie le stupéfiait mais il n'était pas homme à se dérober devant le combat puisque, apparemment, il allait devoir en soutenir un. Saisissant la jeune femme par un bras, il la contraignit à s'arrêter et à lui faire face.
- Expliquons-nous, Laura, il y a là une sorte de mystère dont la clef m'échappe ! C'est moi qui vous ai abandonnée alors que depuis quatre ans je cherche en vain votre trace ? Mais bon Dieu, où étiez-vous passée ?
- Où vous auriez dû être si vous étiez resté attaché à votre vou de fidélité au Roi : auprès de sa fille.
- A Vienne ?
Elle eut un sourire dédaigneux qui passa comme une râpe sur les nerfs de Batz :
- Vous avez dû vieillir, mon cher. Voilà que vous parlez comme n'importe quel lecteur de gazette. Il est vrai que la dernière fois que je vous ai vu, vous étiez bien parti pour l'embourgeoisement total.
- Moi ? Embourgeoisé ? Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Et d'abord quand m'avez-vous vu sans que je vous voie moi-même ?
- Le jour où vous avez quitté... triomphalement je dois l'admettre... la prison du Plessis. J'étais là, figurez-vous, et je n'ai rien perdu de votre marche glorieuse au bras d'une personne qui semblait vous être très chère et avec qui vous êtes parti en voiture.
- Vous y étiez ? murmura-t-il sa colère soudain tombée.
- Eh oui ! Quelle idée n'est-ce pas quand on aime comme je vous aimais, quand on a tremblé des jours et des jours pour sa vie, de se précipiter vers l'objet de tant d'amour à l'instant où il retrouve sa liberté. Mais, apparemment, cette idée n'avait rien d'original puisque nous étions au moins deux à l'avoir eue. Simplement, l'autre a été plus rapide que moi et je me suis longtemps demandé ce qui se serait passé si je m'étais ruée sur vous comme elle l'a fait ? Nous serions-nous battues pour vous ? Certainement pas en ce qui me concerne. Peut-être auriez-vous tranché entre nous en déclarant hautement votre préférence ?
- Mais c'est cela que vous auriez dû faire ! s'écria-t-il d'un ton si douloureux qu'il perça la vindicte de Laura. Soyez sûre que je vous aurais choisie ! J'étais si heureux ce jour-là parce que je pensais que le soir même je serais auprès de vous... dans vos bras, et je ne vous ai pas vue. Michelle était là et vous savez quelle amitié me liait à sa famille. Elle était heureuse de me voir libre et il eût été cruel de la repousser...
- Vous vouliez me rejoindre le soir même ? Allons donc ! Vous étiez chez elle, confortablement installé dans son salon à vous laisser adorer, dorloter...
- Comment le savez-vous ?
- Parce que, figurez-vous, j'ai fait ce que ferait n'importe quelle femme amoureuse, je suis allée rue Buffault, ce qui m'a permis de constater que vous étiez fort loin de moi mais en revanche fort près d'elle. Vous étiez béatement installé comme un ours dans un rayon de miel...
Soudain, il la lâcha comme si elle l'avait brûlé, s'écarta, le visage blême :
- Et c'est alors que vous avez tiré sur moi, articula-t-il d'une voix changée.
- Que j'ai quoi ?
- Que vous avez tenté de me tuer en tirant deux coups de pistolet...
Suffoquée, Laura le regarda un instant sans réussir à trouver une parade à cette accusation incroyable :
- Moi ? fit-elle enfin. J'aurais tiré sur vous ? Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas devenu fou ? Parce que pour imaginer pareille chose, il faut que vous le soyez... ou alors c'est qu'après tant d'années vous ne me connaissez pas, vous l'homme subtil entre tous ! Tirer sur vous comme n'importe quelle fille qui surprend son amant en goguette ? Et par deux fois ?
- Oui. Deux fois...
Laura éclata d'un rire plus douloureux qu'un sanglot avorté, puis elle lança avec une ironie mordante :
- Mais mon cher, sachez que si ma main avait tenu un pistolet, il y aurait eu une balle pour vous, une balle pour elle... en admettant même que les deux n'eussent été pour elle seule. En tout cas, admettez que je me suis montrée singulièrement maladroite puisque vous me semblez bien vivant ? A moins que vous ne soyez un fantôme ? Dans un cimetière, cela n'aurait rien d'étonnant...
Il revint vers elle et, à nouveau, ses mains se refermèrent sur les bras de la jeune femme, qu'il maintint fermement :
- Arrêtez, Laura ! Arrêtez je vous en supplie ! J'ai l'impression de vivre un cauchemar... cette histoire est une véritable histoire de fous et il faut que nous en parlions. Mais pas ici ! Il est tard, d'ailleurs et le propriétaire va venir refermer.. Venez ! Nous allons chercher un fiacre...
- Il y en a un qui m'attend dans la cour de l'avocat Desclozeaux un peu plus loin, dit-elle, momentanément domptée. Avide aussi de démêler quelque chose dans ce dialogue de sourds qu'ils venaient d'échanger. Ils partirent donc dans la rue d'Anjou mais quand Batz voulut prendre le coude de sa compagne celle-ci s'écarta. Il n'insista pas, se contentant de laisser peser sur elle un regard plein de tristesse et ils marchèrent sans rien se dire jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé l'abri de la voiture. Laura pour sa part, cherchait à démêler les paroles effarantes qu'elle venait d'entendre. On avait tiré sur Jean et, comme ce n'était pas elle, il fallait bien que ce fût quelqu'un d'autre, mais qui ?... Elle ne chercha pas longtemps. Un nom très vite lui vint à l'esprit : Jaouen. N'avait-il pas juré de tuer Batz si d'aventure il faisait souffrir Laura ? Or, quand elle était rentrée chez elle ce soir-là, c'est lui qui l'avait accueillie et il n'avait pas pu ignorer qu'elle était désespérée. Alors qu'avait-il fait tandis qu'enfermée dans sa chambre elle pleurait toutes les larmes de son corps ? Si c'était cela, il aurait à lui en rendre compte...
Apparemment la pensée de Batz avait suivi le même cheminement que le sien, car il demanda soudain :
- Votre Jaouen me hait-il toujours autant ? Qu'il ait prononcé le nom suffit à faire de la jeune femme le défenseur instinctif du Breton :
- Où prenez-vous qu'il vous hait ? Je crois me souvenir au contraire qu'il y a six ans, jour pour jour, et alors qu'on menait la Reine à l'échafaud, il vous a sauvé la vie.
- Je n'oublie rien et, après tout, c'est sans importance. Dites-moi plutôt, Laura, ce qu'il est advenu de vous durant tout ce temps ?
- C'est sans intérêt. J'ai voyagé, voilà tout !
- Sans jamais retourner en Bretagne ? Sans jamais donner de vos nouvelles ? Lalie se tourmente beaucoup et n'est pas loin de vous croire morte... Pourquoi ?
- Comment le savez-vous ? Vous y êtes allé ?
- Oui, figurez-vous ! Lorsque, après plusieurs mois - car j'ai bien failli mourir ! -, je me suis retrouvé guéri, je vous ai cherchée. J'ai appris que miss Adams s'était embarquée pour les Etats-Unis au Havre, plus ou moins expulsée par le gouvernement. Alors je suis allé à Saint-Malo où j'ai trouvé ma vieille amie transformée en armateur. Très triste au demeurant car pour n'avoir eu de nouvelles ni de vous ni de vos serviteurs, elle craint que le bateau sur lequel vous aviez pris place n'ait été victime d'un naufrage et ne se soit perdu corps et biens. Mais je suppose qu'à présent, elle est rassurée ?
- Pas encore. Je rentre demain à la maison.
Fut-ce la froideur du ton, l'indifférence apparente du visage ? La colère s'empara de Batz qui, à nouveau, empoigna Laura et la secoua sans le moindre ménagement :
- Mais enfin, bon Dieu, où étiez-vous ? Je veux savoir ! J'ai le droit de savoir !
- Vous n'avez aucun droit... et vous me faites mal !
- Tant pis ! Parlez !
- N'y comptez pas ! Je n'ai rien à vous dire... L'eût-elle voulu que c'était devenu impossible.
Jean avait cessé de meurtrir ses épaules mais pour l'enfermer dans ses bras et lui imposer le baiser le plus dur qu'elle eût jamais reçu. Un baiser qui la violentait, sous lequel cependant elle se sentit fondre. Le temps revenait. Le triste décor du fiacre disparaissait pour faire place à un lit aux draps froissés dans la lumière d'un jour d'été et pendant de longues minutes Laura et Jean oublièrent tout ce qui n'était pas cet instant éblouissant qui les rendait l'un à l'autre. Les baisers succédaient aux baisers, leurs lèvres ne se quittant que pour se reprendre mais soudain, Laura eut conscience que Jean ouvrait sa robe, cherchait son cou, ses seins, et se défendit :
- Non... Je t'en prie !
- Il y a trop longtemps que j'ai faim de toi ! Je te veux... tout de suite !
- Pas ici, tout de même !
- Où habites-tu ?
- Rue du Bac à l'hôtel de l'Université... mais c'est impossible ! réagit-elle en songeant à Elisabeth, à Jaouen, à Bina...
Il éclata du joyeux rire d'autrefois !
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