— Perez ! Qu’est-ce que tu fais là ?

L’homme avait l’air affolé. Malgré son apparence vigoureuse, il tremblait si fort que, sans la double poigne qui le maintenait debout, il serait peut-être tombé à terre.

— Vous connaissez cet homme ? interrogea Pâques, fronçant déjà les sourcils.

— C’est l’un de mes hommes ! Ou plutôt, c’était un homme de mon équipage, car je l’ai chassé de mon bord en touchant terre à Morlaix... C’est une affreuse crapule ! s’écria Jason avec indignation. Je ne comprends pas ce qu’il fait ici.

L’homme poussa un beuglement de taureau assassiné et se laissa tomber à terre sans que les policiers, surpris, puissent le retenir. Sur les genoux, il se traîna vers Jason dont il agrippa le bras, gémissant et pleurant tout à la fois.

— Non, Patron... non, faites pas ça ! Pitié ! M’abandonnez pas !... Sans ça je suis perdu ! C’est pas ma faute si j’ai pas eu le temps de l’enlever... On allait le faire, Jones et moi, quand on a vu arriver ces hommes... les gens de police.

Stupéfaite, Marianne écoutait ces paroles hachées, débitées en mauvais français avec un lourd accent espagnol et apparemment sans suite logique mais qui lui paraissaient terribles. Elle comprit que le destin s’acharnait et que, plus jamais, l’inspecteur Pâques ne l’écouterait puisque, maintenant, il tenait un soi-disant témoin. Cependant, la colère emportait Jason qui venait d’empoigner l’homme par son col crasseux et le décollait de terre à la seule force de ses poignets.

— Enlever qui ? Enlever quoi ?

— Mais... le corps, patron ! Le... cadavre ! larmoya l’autre à demi-étranglé ! Jones s’est enfui dès qu’il a compris qu’on était en danger... Moi, j’avais si peur que j’ai mis plus longtemps... et quand j’suis arrivé au bas du jardin... l’avait refermé la porte sur le grand chemin... Alors, j’ai essayé d’sauter l’mur ! Pitié !... Vous m’tuez, patron !

Le dernier mot ne fut qu’un râle. Fou de rage, les yeux étincelants, le corsaire serrait si fort la gorge de l’homme entre ses poings crispés qu’il était sur le point de la broyer. Son profil acéré tout près du visage congestionné du marin, il cracha :

— Menteur !... Quand t’ai-je donné un ordre quelconque depuis que je t’ai fait fouetter et chasser du navire pour vol ? Tu vas le dire, crapule ! Tu vas avouer tout de suite que tu as menti, sinon...

— Ça suffit ! ordonna sèchement l’inspecteur en se portant au secours de Perez. Laissez cet homme ! Vouloir le tuer c’est avouer qu’il dit vrai ! Hola, vous autres !

Les quatre policiers n’avaient pas attendu cet ordre pour se jeter sur Jason. Perez, libéré d’un seul coup, tomba lourdement à terre et se mit à masser son cou douloureux en pleurnichant.

— Vouloir m’tuer ! Moi !... Après c’que j’ai voulu faire pour vous !... Si c’est pas malheureux !

Devant Jason maîtrisé, le misérable se relevait lentement, hochant la tête comme s’il était sous le coup d’une sainte et cruelle indignation :

— Toujours la même chose, les gens d’la haute !... Quand leurs coups réussissent pas, y s’en prennent toujours au pauv’monde ! A quoi qu’ça sert le dévouement...

— Mais cet homme ment ! s’écria Marianne qui considérait avec un mépris plein de dégoût l’immonde comédie que jouait cet inconnu, car ce ne pouvait être qu’une comédie, un acte de la pièce diabolique montée par Francis pour perdre Jason et la perdre avec lui. Comment ? Par quel moyen ? Elle n’en savait rien mais son instinct, sa sensibilité aiguë de femme aimante lui criaient que tout cela avait été préparé savamment, sciemment.

— Naturellement, il ment ! lança Jason froidement. Mais, apparemment, seuls les menteurs rencontrent quelque crédit cette nuit... J’ignore ce que ce misérable fait ici, mais il a certainement été acheté !

— C’est ce qu’il faudra établir ! coupa l’inspecteur avec sévérité ! Ce sera le travail du juge impérial !

En attendant, Monsieur, au nom de Sa Majesté l’Empereur et Roi, je vous arrête !

— Non ! hurla Marianne éperdue. Non ! Vous ne pouvez pas ! Il est innocent !... Je le sais ! Je sais tout ! Je vous dis que je sais tout, cria-t-elle en se lançant sur la trace de Jason que les policiers emmenaient déjà. Lâchez-le ! Vous n’avez pas le droit !

Comme une furie, elle s’était retournée vers Pâques occupé à remettre Perez à l’un de ses hommes après lui avoir passé les menottes et hurlait : Vous entendez ? Vous n’avez pas le droit ! Demain j’irai aux pieds de l’Empereur ! Demain il saura tout ! Il m’écoutera.

— En voilà assez, Madame ! Taisez-vous si vous ne voulez pas que je vous embarque vous aussi ! Votre complicité dans ce crime n’est pas totalement prouvée et je vous laisse en liberté, mais en liberté surveillée... et à la seule condition que vous vous taisiez ! On va vous reconduire à votre voiture, puis chez vous, d’où vous ne bougerez sous aucun prétexte ! Et sachez qu’on vous aura à l’œil.

Les nerfs de Marianne cédèrent d’un seul coup. Elle se laissa tomber sur le banc de pierre et se mit à sangloter la tête dans les mains, achevant d’épuiser le peu de forces qui lui restait. Au même moment, du pavillon de billard, deux hommes sortirent portant sur une civière une grande forme inerte recouverte d’une toile déjà maculée de sinistres traînées sombres. Hébétée, Marianne, l’esprit et le regard vidés de toute pensée, les vit passer devant elle, ne sachant plus si ses larmes désespérées s’adressaient davantage à l’homme courageux et bon qui, par deux fois, l’avait sauvée et que l’on emportait maintenant, égorgé comme un pourceau, ou à l’homme qu’elle aimait de tout son être et que l’on accusait si injustement du crime d’un misérable. Car, pour elle, la culpabilité de Cranmere ne faisait aucun doute. C’était lui qui avait tout machiné, lui qui avait tendu chacun des fils ténus et gluants de la mortelle toile d’araignée, lui encore qui avait frappé Nicolas Mallerousse, faisant ainsi d’une pierre deux coups : il était débarrassé d’un ennemi gênant et il noyait dans un bain de sang la vie de Marianne comme la vie de Jason. Comment avait-elle pu être assez sotte, assez aveugle, pour croire une seule de ses paroles ? Par amour, elle s’était faite la complice d’un bandit et l’agent de mort de ceux qu’elle aimait le plus au monde.

Lentement, elle se leva et, comme une somnambule, suivit la civière, fantôme fragile dans sa robe blanche dont l’ourlet portait les sombres traces du crime. Parfois, un sanglot déchirait sa poitrine et résonnait faiblement dans la nuit maintenant douce et parfumée. Silencieusement, frappé peut-être par la douleur de cette femme dont Paris, la veille encore, admirait en les jalousant la fortune et la beauté et qui avait tellement l’air d’une orpheline parvenue au pire degré de la misère en suivant ce simulacre de convoi funèbre, l’inspecteur Pâques prit à son tour le chemin de la maison après avoir laissé la civière prendre quelques pas d’avance.

La grande maison blanche, faite pour le bonheur cl la douceur de vivre et où, cependant, Marianne avait cru entendre pleurer une ombre désolée, surgit des arbres éclairée comme pour une fête, mais Marianne ne voyait rien que cette toile tachée de sang qui la précédait, n’entendait rien que les voix de son chagrin et du désespoir. Du même pas d’automate, elle traversa les groupes noirs des policiers massés sur les terrasses, monta le doux escalier comme s’il eût été l’échelle même de l’échafaud, entra dans le salon où elle avait connu un si bref et si merveilleux instant de bonheur et gagna le vestibule, obéissant machinalement à l’inspecteur dont la voix, venue de bien loin, lui indiquait que sa voiture l’attendait dans la cour.

Elle était si absente qu’elle ne tressaillit même pas quand une forme noire – une autre mais il y en avait déjà tellement eu depuis une heure ! - se dressa devant elle. C’est sans émoi, sans même se demander comment l’épouse espagnole de Jason se trouvait là elle aussi, qu’elle croisa le regard brûlant de haine de Pilar et c’est tout juste si elle prêta l’oreille aux quelques mots vengeurs que l’Espagnole y sifflait dramatiquement :

— Mon époux a tué pour toi ! Mais ce n’est pas pour cela qu’il va mourir ! C’est de toi ! De t’avoir aimée, maudite !

Sans regarder Pilar, Marianne haussa les épaules avec lassitude, ébauchant seulement un geste pour écarter l’ombre importune ! Cette femme déraisonnait ! Jason n’allait pas mourir ! Il ne pouvait pas mourir !... dû moins pas sans Marianne. Dès lors, quelle signification profonde pouvait bien avoir ce mot de mort que l’on agitait devant elle comme un hochet funèbre ?

Dans la masse des policiers, des domestiques et des curieux, Marianne aperçut la ronde figure de Gracchus ravagée d’inquiétude et, dominant le tout, le toit de sa voiture. Instinctivement, elle tendit la main vers ce visage ami, vers cette île familière, appelant faiblement :

— Gracchus !...

D’un bond, bousculant irrésistiblement ce qui le séparait de sa maîtresse, le jeune garçon se jeta vers elle.

— Je suis là, Mademoiselle Marianne.

Elle s’agrippa à son bras, chuchotant :

— Emmène-moi, Gracchus... emmène-moi !

Le monde, alors, vira sur lui-même, emportant dans un maelstrom écœurant les visages, les arbres, la maison blanche et ses lumières. Marianne, parvenue à l’extrême limite d’elle-même, glissa dans une miséricordieuse inconscience. Elle n’entendit même pas l’apostrophe furieuse que Gracchus, avant de l’enlever de terre, lançait en pleurant et en retrouvant d’instinct l’argot de ses halles natales, à l’inspecteur Pâques médusé :

— Si tu l’as tuée, espèce de sale roussin, j’irai d’mander la tronche au P’tit Tondu ! Et j’te fiche mon billet qu’y m’la donnera !...

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