— Dites au chef de ces messieurs que je les attends. Il y a sans doute un malentendu. Mais tâchez qu’ils patientent un instant.
Tout en parlant, il refermait le col de sa chemise, nouait une cravate et endossait l’habit qu’il avait simplement posé sur une chaise pour avoir moins chaud tout à l’heure, puis revenait à Marianne qu’il faisait lever.
— Par où es-tu entrée ?
— Par la petite porte dans le mur de la rue de Seine. Gracchus m’y attend avec ma voiture qu’il a cachée tout près.
— Alors, il faut le rejoindre tout de suite... J’espère que le chemin est encore libre. Et, heureusement, il ne pleut plus ! Viens... Les autres doivent venir par la cour.
Mais elle s’accrocha désespérément à son cou.
— Je ne veux pas te quitter ! Si tu es en danger, je veux le partager.
— Ne dis pas d’enfantillages : je ne suis pas en danger ! Mais toi, ou tout au moins ta réputation, le seras fortement si les policiers te trouvent ici. Il ne faut pas qu’on sache...
— Cela m’est égal ! s’écria Marianne farouchement. Dis plutôt que tu ne veux pas que Pilar sache...
— Pour l’amour du ciel, Marianne ! cesse de déraisonner ! Je jure qu’en te suppliant de fuir je ne pense qu’à toi.
Il s’interrompit brusquement et lâcha la jeune femme qu’il avait tenue contre lui jusque-là. Il était trop tard... La porte venait de se rouvrir pour livrer passage à un homme grand et solidement charpenté, tout vêtu de noir, boutonné jusqu’au menton et porteur d’une longue moustache à la gauloise. A la main il tenait un haut chapeau taupé, noir également et, dans la lumière des bougies, Marianne vit qu’il avait le regard le plus dur et le plus froid qu’elle eût jamais vu. Le nouveau venu salua brièvement :
— Inspecteur Pâques ! Je regrette de vous déranger, monsieur, mais nous avons reçu, ce soir, avis qu’un crime avait été commis dans cette maison et que nous y trouverions un cadavre.
— Un crime ? firent Jason et Marianne d’une même voix.
Mais, tandis que le corsaire s’avançait vers le policier, la jeune femme chercha l’appui d’une chaise car elle se sentait défaillir. L’absurdité menaçante qui avait envahi son existence depuis cette maudite soirée au théâtre semblait vouloir s’installer à demeure. Qu’était-ce encore que cette histoire de crime, de cadavre ? L’irruption de la police au beau milieu de son duo d’amour prenait l’aspect d’une mauvaise farce, d’un charivari pour jeunes mariés campagnards. La voix de Jason, cependant, s’élevait calme et un peu amusée :
— Etes-vous sûr de votre source d’information, monsieur ? Cette maison, je le savais déjà, passe pour hantée, mais de là à ce que des cadavres s’y promènent en liberté... Je ne voudrais pas mettre en doute vos renseignements, mais vous me voyez fort étonné.
La mesure et la courtoisie du corsaire durent plaire au policier car il lui adressa un petit salut raide avant de répondre.
— J’admets volontiers, monsieur, que l’information en question nous soit parvenue sous forme anonyme mais elle était si formelle... et si grave que je n’ai pas hésité plus longtemps !
— Si grave ?... Vous savez donc quel cadavre vous devez trouver ici ?
— Non. Nous savons seulement qu’il s’agit d’un fidèle serviteur de Sa Majesté l’Empereur et... d’un homme appartenant à la haute police. Je ne pouvais d’autant moins ignorer cet avis qu’il s’agirait d’un meurtre politique.
A son tour, Jason s’inclina.
— C’est trop juste !... encore que je sois aussi stupéfait qu’intrigué ! Ma foi, monsieur, je vous livre la maison ! Cherchez !... Je vous suivrai avec intérêt, dès que vous m’aurez permis de mettre Madame en voiture. De telles affaires ne sont pas faites pour une jeune femme.
L’inspecteur Pâques, déjà tourné vers la porte pour rejoindre ses hommes, se ravisa et revint vers le couple.
— Impossible, monsieur ! Je vous prierai même de ne pas quitter cette pièce tant que la perquisition ne sera pas terminée. Madame est la princesse Sant’Anna, j’imagine ?
Cette fois, ce fut Marianne qui se chargea de répondre. Elle avait suivi avec une angoisse croissante le dialogue poli de Jason et de son visiteur inattendu, mais l’énoncé de son nom redoubla les craintes encore vagues qui l’avaient envahie. Néanmoins, ce fut avec dignité et une apparente froideur qu’elle dit :
— En effet ! Puis-je savoir comment vous me connaissez ?
— Je n’ai pas cet honneur, madame ! répondit Pâques d’un ton glacé. Mais la dénonciation portait que l’on vous trouverait auprès de M. Beaufort... dont vous êtes la maîtresse !
Marianne n’eut pas le temps de répondre. Jason s’interposa entre elle et le policier. Une colère difficilement contenue crispait ses maxillaires et enflammait ses yeux.
— Assez, monsieur ! gronda-t-il. Faites votre métier puisqu’il suffit d’une dénonciation anonyme pour que vous envahissiez une demeure respectable, mais n’insultez personne !
— Je n’insulte personne ! Je dis ce que j’ai lu.
— Si vous croyez tout ce que vous lisez, je vous plains. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes encore, madame et moi, accusés de rien ! Alors veillez au moins, à défaut de moi-même qui n’en ai cure, à respecter une amie personnelle de l’Empereur si vous ne voulez pas que je porte plainte contre vous ! Après tout, je suis citoyen américain et, comme vous le savez peut-être...
— Brisons là ! monsieur, coupa l’inspecteur. Si j’ai commis une erreur en venant ici, je m’engage à vous faire des excuses, mais, pour le moment, je vous prie de ne pas quitter cette pièce.
Il sortit. Demeurés seuls, Marianne et Jason se regardèrent, lui avec un haussement d’épaules et un sourire qui se voulait insouciant mais n’atteignait pas ses yeux, elle avec une inquiétude qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.
— C’est une histoire de fou ! fit Jason.
Mais Marianne hocha la tête :
— Non... mais je crains que ce ne soit une histoire de lord Cranmere. Et ce n’est pas un fou, hélas !
Jason eut un haut-le-corps et fronça les sourcils.
— Vous pensez que la lettre anonyme reçue par ce policier est son œuvre ? C’est possible mais, d’après ce qu’on nous a dit, c’est moi qu’elle vise surtout et je ne vois pas pourquoi Cranmere me voudrait du mal.
— Parce qu’il sait bien que la meilleure manière de me faire du mal c’est de vous atteindre vous ! plaida la jeune femme avec une passion née du besoin qu’elle avait maintenant de faire partager par son ami une conviction à chaque instant plus nette dans son esprit.
Tout l’y poussait, jusqu’à ces bruits étranges qu’elle seule avait perçus dans la maison grâce à l’extrême finesse de son système nerveux et à cette part anglaise de sa nature, si aisément touchée par le surnaturel.
— ... Réfléchissez, Jason ! N’êtes-vous pas frappé par la suite de circonstances qui se sont déroulées depuis que, la nuit dernière, j’ai trouvé cet homme dans ma maison ? Ce mélange de vrai et de faux qui se répète sans cesse...
— De vrai ? s’insurgea l’Américain. Que voyez-vous de vrai, en dehors de votre présence ici ce soir, dans ce maudit billet sans signature ?
— Seul, lord Cranmere savait que je devais venir.
— Peut-être, mais c’est bien tout ! Vous n’êtes pas ma maîtresse, il me semble, et quant à ce crime inventé, ce cadavre qui ne doit exister que dans l’imagination...
Le retour soudain de l’inspecteur Pâques lui coupa la parole. Cette fois, le policier reparaissait par la porte-fenêtre qui, tout à l’heure, avait livré passage à Marianne et son maintien était, s’il est possible, plus froid encore qu’à sa première apparition.
— Voulez-vous me suivre, monsieur ? Et vous aussi, madame ?
— Où cela ? fit Jason.
— Dans la salle de billard qui occupe le petit pavillon dans le parc.
Le pressentiment d’une catastrophe imminente était maintenant une certitude pour Marianne. Elle lisait un malheur sur le visage fermé de ce policier et croyait bien voir une menace dans son regard. Jason, lui aussi, avait dévisagé avec surprise la figure hermétique de Pâques, mais il ne s’émut pas pour autant. Haussant les épaules, il tendit la main pour prendre celle de Marianne et maugréa :
— Allons ! puisque vous y tenez.
On descendit dans le jardin. L’intolérable chaleur qui avait rendu si pénible la fin du jour avait fait place à une fraîcheur légère tandis que, de la terre humide, des feuilles mouillées, s’exhalaient les senteurs renouvelées de l’herbe et des plantes lavées de frais. Mais, parmi les cordons de roses qui garnissaient les trois terrasses, les silhouettes noires des policiers mettaient des taches lugubres. Avec un frisson de crainte Marianne pensa qu’il y en avait assez pour investir un village et s’étonna de ce luxe de personnel pour une simple visite domiciliaire... à moins que l’inspecteur Pâques n’ait cru avoir affaire à une bande et n’ait voulu prévenir à tout prix une fuite, toujours possible dans un jardin de cette ampleur. Ces hommes ne bougeaient pas. Certains portaient une lanterne sourde à la main, pour éclairer le chemin, mais tous avaient l’air de monter quelque garde menaçante. Peut-être Marianne trembla-t-elle un instant car elle sentit les doigts de Jason se serrer plus fermement autour de sa main et elle puisa dans ce chaud contact un peu de réconfort.
Le petit pavillon, qui servait jadis de salle de billard, s’élevait à droite de la maison. Eclairé intérieurement, il avait l’air d’une grosse lanterne jaune posée sur la nuit. Deux hommes gardaient la porte, leurs mains lourdement appuyées sur le gourdin tordu qui était, manié par eux, une arme redoutable. Ils étaient silencieux et sinistres, noirs comme les valets de la mort, et la main de Marianne se crispa nerveusement dans celle de Jason. Pâques ouvrit la porte, s’effaça pour laisser passer le couple.
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