Il lui tournait le dos, regardant machinalement la pluie cingler les vitres et l’univers noir du jardin.

— Quoi ?

— Cette visite... si importante qu’elle vous a fait revenir de chez la reine d’Espagne, je voudrais savoir... pardonnez-moi !... Je voudrais savoir si c’était une femme ?

A nouveau il se retourna, la toisa, mais il y avait cette fois dans ses yeux comme un reflet d’involontaire tendresse :

— Cela a tant d’importance ?

— Plus que vous ne sauriez croire. Et je... je ne vous demanderai plus jamais rien ! Même vous n’entendrez jamais plus parler de moi.

Cela fut dit d’une voix si douloureusement résignée, si humble aussi qu’elle trouva le défaut de l’armure. Un élan, dont il ne fut pas maître, jeta le corsaire un genou à terre auprès de la jeune femme dont il emprisonna les deux mains dans les siennes :

— Folle que tu es ! Cette visite n’avait d’importance qu’au point de vue commercial et c’était celle d’un homme, d’un Américain comme moi : mon ami d’enfance Thomas Sumter qui vient de partir pour assurer le chargement de mon navire. Tu sais, ou tu ne sais pas, qu’à cause du Blocus certains grands producteurs français s’adressent aux navires américains pour le transport de leurs marchandises. C’est le cas d’une aimable dame qui, à Reims, dirige de grandes caves de vin de Champagne et Mme Veuve Nicole Clicquot-Ponsardin me fait confiance depuis que je navigue. Thomas vient de conclure pour moi le dernier marché et gagne Morlaix dès cette nuit pour en assurer l’acheminement vers... l’extérieur de l’Empire. Voilà toutes mes conspirations ! Tu es contente ?

— Du Champagne ! s’écria Marianne riant et pleurant à la fois. C’est de Champagne qu’il était question ! Et moi qui ai cru... Oh ! mon Dieu ! C’est trop beau, c’est trop merveilleux !... c’est trop drôle ! J’ai raison de dire que je ne te connais pas du tout !

Mais Jason n’avait fait que sourire de la joie de la jeune femme. Ses yeux sombres et graves dévoraient avidement son visage illuminé de bonheur.

— Marianne, Marianne ! Qui es-tu toi-même avec ta naïveté d’enfant et tes roueries de femme avertie ? tu es tantôt claire comme le jour et inquiétante comme les ténèbres et je ne saurai peut-être jamais ce qui est vrai en toi.

— Je t’aime... c’est cela qui est vrai.

— Tu as le pouvoir de me faire endurer l’enfer ou de me changer moi-même en démon. Es-tu femme ou sorcière ?

— Je t’aime... je ne suis que celle qui t’aime.

— Et j’ai failli te tuer ! Et j’ai voulu te tuer...

— Je t’aime... j’ai déjà oublié !...

Doucement, les fortes mains brunes avaient glissé le long des bras de Marianne, se refermaient autour d’elle, l’attiraient contre une poitrine dure et chaude, tandis que les lèvres de Jason se posaient sur ses yeux, sur ses joues, cherchant sa bouche. Tremblante d’une joie si forte qu’elle crut, un instant, qu’elle allait en mourir, Marianne s’abandonna aux bras qui la serraient maintenant, se blottit plus étroitement contre Jason et ferma ses yeux, si brillants de larmes qu’en se fermant ils mouillèrent son visage. Leur baiser eut le goût du sel et de la flamme, la douleur et l’âpreté, l’ardeur et la tendresse de ce que l’on a longtemps attendu, longtemps désiré, longtemps imploré du ciel sans vraiment espérer être exaucé. Il fut une éternité de quelques secondes, ne s’interrompit que pour reprendre avec plus de passion encore.

C’était comme si Jason ni Marianne ne pouvaient étancher cette intense et douloureuse soif qu’ils avaient l’un de l’autre, comme s’ils cherchaient à mettre, dans ce fugitif instant de bonheur, toute leur part de paradis sur la terre.

Quand enfin ils se désunirent un peu, Jason prit entre ses doigts le menton de Marianne et lui renversa légèrement la tête pour que la lumière des bougies jouât dans les profondeurs marines de ses yeux.

— Quel idiot j’ai été ! soupira-t-il. Comment ai-je pu imaginer, un seul instant, que je pourrais vivre ma vie à jamais loin de toi ? Mais tu fais partie de moi, comme le sang et la chair !... Comment allons-nous faire maintenant ? Je n’ai pas le droit de te garder et tu n’as pas davantage celui de rester avec moi. Il y a...

— Je sais ! fit Marianne en posant vivement sa main sur les lèvres de son ami pour l’empêcher de prononcer les noms qui eussent définitivement rompu le charme, mais ces heures ne sont qu’à nous... N’est-il pas possible d’oublier le monde et ses réalités pour quelques instants encore ?

— Comme toi je le voudrais... je le voudrais tellement ! fit-il d’un ton désespéré. Mais, Marianne, il y a cette bizarre intervention de Cranmere, cet avis mensonger... et qui t’a coûté si cher...

— L’argent n’est rien. Je ne sais plus qu’en faire.

— Néanmoins, je te le rendrai. Ce n’est pas non plus à l’argent que je pensais. Pourquoi t’avoir raconté toute cette histoire ?

Marianne se mit à rire.

— Mais justement à cause de l’argent. Tu l’as dit toi-même, il en manquait certainement et il a trouvé là un excellent moyen. La seule chose à faire est de n’y plus penser.

Tendrement, elle glissait ses bras autour du cou de son ami pour l’attirer à nouveau tout contre elle, mais Jason, doucement, dénoua la tendre étreinte et se releva :

— Tu n’entends pas ? Il y a une fenêtre qui claque sans arrêt dans la pièce à côté.

— Appelle un domestique.

— Je les ai tous envoyés se coucher bien avant que Thomas n’arrivât. Mes affaires ne regardent que moi.

Il se dirigea vers la porte qui fermait la pièce voisine et Marianne, machinalement, le suivit. Maintenant que la pluie cessait, elle aussi, et que le silence l’enveloppait, l’atmosphère de cette maison lui paraissait étrange. Elle semblait pleine de froissements de robe, de chuchotements légers qui n’étaient sans doute que les dernières gouttes d’eau dans les feuilles et sur le gravier du jardin. Le salon où battait la fenêtre, un salon presque vide, était obscur mais, à travers les vitres, Marianne crut voir dans le parc descendant jusqu’à la route de Versailles des lueurs fugitives qui, dans ces ténèbres épaisses, mettaient une note funèbre. Elle rejoignit Jason qui venait de refermer solidement la fenêtre.

— Il m’a semblé apercevoir de vagues lumières dans le parc ? Tu n’as rien vu ?

— Rien du tout. Tes yeux, en sortant de la lumière, t’ont joué un tour dans l’obscurité.

— Et ces bruits ? Tu n’entends rien ? On dirait des froissements de soie, des soupirs.

Etait-ce l’effet de l’obscurité, presque totale, puisque la lumière de la pièce voisine n’apportait qu’une faible lueur par la porte entrouverte, mais Marianne sentait ses oreilles et son esprit s’emplir de bruits légers et inquiétants. C’était comme si chaque boiserie, chaque parquet, chaque meuble de la maison s’était mis à vivre... et c’était effrayant !

Inquiet du son étrange de sa voix, Jason l’enveloppa de nouveau dans ses bras, la serrant contre lui avec douceur, comme un objet fragile, puis, tout de suite, la sentant brûler, se tourmenta :

— Mais tu as de la fièvre... C’est cela qui te fait voir et entendre ce qui n’est pas. Viens, je te sens trembler... Il faut te soigner ! Mon Dieu ! Et moi qui...

Il cherchait à l’entraîner, mais elle résista, les yeux grand ouverts sur l’obscurité qui, maintenant, lui semblait moins opaque.

— Non... Ecoute ! On dirait que quelqu’un pleure. C’est une femme... Elle pleure pour avertir...

— Dans un instant tu vas me dire que tu as vu le fantôme de la pauvre princesse, toi aussi ! Assez, Marianne ! Tu te fais du mal et j’ai bien peur de ne t’en avoir fait que trop ! Ne restons pas ici.

Et sans discuter davantage, Jason enleva Marianne dans ses bras et l’emporta jusqu’au grand salon dont il referma soigneusement la porte derrière lui avant d’aller déposer son fardeau sur un petit canapé. Il commença par emballer Marianne dans sa mante de soie, glissa un coussin sous sa tête et annonça qu’il allait réveiller la cuisinière pour qu’on lui donne du lait chaud. Se dirigeant vers l’angle de la bibliothèque, il tira la sonnette qui s’y cachait. Enfouie jusqu’au nez clans la soie verte, Marianne le suivait des yeux.

— C’est inutile ! soupira-t-elle. Le mieux est que je rentre chez moi. Mais, tu sais... si je n’ai pas vu le fantôme, je l’ai entendu ! J’en suis sûre !

— Tu es folle ! Il n’y a pas de fantôme sinon dans ton imagination !

— Si... il disait qu’il fallait prendre garde.

Brusquement, la maison parut se réveiller. Il y eut des portes que l’on ouvrait et fermait violemment, puis des bruits de pas pressés qui accouraient. Avant que Jason eût seulement atteint la porte intérieure pour s’informer de ce qui se passait, celle-ci s’était ouverte, livrant passage à un valet habillé sommairement et complètement effaré.

— La police ! Monsieur ! C’est la police !

— Ici ? A cette heure ? Que viennent-ils faire ?

— Je... je ne sais pas ! Ils ont obligé le concierge à ouvrir la grille et ils sont déjà dans le parc.

Prise d’un terrible pressentiment, Marianne s’était redressée. Fébrilement, avec des mains tremblantes, elle remettait sa mante, en nouait les liens de soie, levant sur Jason un regard éperdu. L’idée lui venait que, peut-être, Francis s’était joué d’elle et avait, sans preuve aucune, dénoncé Jason comme conspirateur.

— Que vas-tu faire ? murmura-t-elle avec angoisse. Tu vois que j’avais raison de craindre.

— Il n’y a rien à craindre ! affirma-t-il fermement. Je n’ai rien à me reprocher et ne vois pas pourquoi on s’en prendrait à moi.

Puis, se tournant vers le valet qui tremblait toujours au seuil de la porte :