— Je ne vois vraiment pas pourquoi ?

— Parce qu’elle vous aurait prise, immanquablement, pour le fantôme de Mme de Lamballe qui hante cette maison... du moins à ce qu’on dit, car moi je ne l’ai encore jamais rencontré. Mais les gens d’ici sont très sensibles sur ce chapitre ! Depuis que leur guillotine a fait des morts en série, ils voient des revenants partout !

— En tout cas, j’espère que je ne vous ai pas fait peur, à vous ?

Jason haussa les épaules et s’avança vers la visiteuse qui, figée sur place, n’avait même pas eu l’idée de faire un pas dans sa direction.

— Ceci dit, je répète ma question : que venez-vous faire ici ? Voir si le Russe m’a tué ? Le duel n’a pas eu lieu. Le prince Kourakine a obligé votre champion à y renoncer momentanément pour accomplir une mission. Je le regrette d’ailleurs assez !

— Pourquoi ? Vous teniez tellement à mourir ?

— Vous me prenez vraiment pour une mazette ! remarqua Jason avec un sourire amer. Mais retenez ceci : votre cosaque courait un plus grand danger que moi car j’aurais fait tout au monde pour le tuer. Au fait, ce n’est pas à vous, par hasard, que nous devons ce... délai ? Je vous crois très capable d’être allée tirer Kourakine de son lit en pleine nuit pour le supplier « d’empêcher ça » !

Marianne rougit. Cette idée, elle l’avait eue, bien sûr, et, sans Talleyrand, c’était exactement ce qu’elle s’apprêtait à faire, la nuit précédente, en se rendant à l’hôtel Thélusson. L’intervention du prince de Bénévent la sauvait d’avoir à avouer une démarche que Jason eût interprétée, Dieu seul pouvait dire comment ! Elle hocha la tête.

— Non. Ce n’est pas moi. Vous avez ma parole !

— Bien. Je vous crois. Alors, puis-je pour la troisième fois...

— Savoir ce que je fais ici ? Je vais vous le dire : je suis venue pour vous sauver d’un danger infiniment plus grand que celui dont vous menaçait le sabre de Tchernytchev.

— Un danger ? Lequel, mon Dieu ?

Un violent coup de tonnerre lui coupa la parole, si fort qu’il parut avoir éclaté sur le toit même de la maison. En même temps, un coup de vent s’engouffra par la porte et les fenêtres ouvertes, fit voler les rideaux, les papiers sur le bureau. Les croisées claquèrent. Jason se précipita pour tout fermer, ramassa les papiers épars, ralluma quelques bougies soufflées par l’ouragan, puis revint enfin vers Marianne qui avait fait quelques pas dans la pièce devenue tout à coup étouffante. La légère mante de soie qu’elle avait jetée sur une simple et fraîche robe de linon blanc brodé de pâquerettes lui parut insupportablement chaude et elle l’ôta pour la poser sur un fauteuil. Quand elle se retourna vers Jason, elle vit qu’il la regardait avec curiosité et en éprouva une impression de gêne.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? demanda-t-elle sans oser lever les yeux sur lui.

— Je ne sais pas. Ou plutôt... si ! Avec cette robe, ce ruban qui retient vos cheveux, vous venez de me rappeler la gamine de Selton, celle que j’ai vue pour la première fois, il n’y a même pas un an ! Un bien court laps de temps pour tout ce que vous avez vécu ! Quand on songe que vous en êtes à votre deuxième mari, que Napoléon est votre amant... et peut-être pas le seul ! C’est incroyable !

— Si l’on considère qu’aucun de mes maris n’a fait de moi sa femme, est-ce déjà plus facile à croire ? demanda Marianne amèrement.

— Je sais ! A vous entendre, c’est l’Empereur qui s’en est chargé.

Le ton était ironique, froidement sarcastique et méprisant. Une brusque bouffée de colère s’enfla dans la poitrine de Marianne, empourpra ses joues, sa gorge et mit des éclairs dans ses yeux. Alors qu’elle était venue vers lui, éperdue d’angoisse, presque folle à la pensée qu’il pourrait mourir à l’aube sous les balles d’un peloton d’exécution, alors qu’elle venait de lui crier qu’il était en danger, tout ce qu’il trouvait à lui offrir n’était que sarcasmes et questions insidieuses sur la façon dont elle était devenue femme... La déception lui fit perdre la tête et elle osa lui jeter ce qu’elle aurait tant voulu lui cacher.

— Je n’ai jamais prétendu cela ! s’écria-t-elle d’une voix tremblante de colère. Puisque vous voulez tout savoir, l’Empereur n’a été que le second de mes amants. Le premier était un marin breton, échappé des pontons de Plymouth, avec qui je m’étais enfuie d’Angleterre. Il m’avait sauvée du naufrage comme des naufrageurs et c’est lui qui m’a eue le premier, sur la paille d’une grange. Et je l’ai laissé faire parce que j’avais encore besoin de lui et parce qu’il en mourait d’envie ! Voulez-vous aussi que je vous dise son nom ? Il se nommait...

La gifle, en lui coupant le souffle, fit tomber la griserie de la colère. Comme une enfant punie, elle porta la main à sa joue devenue brûlante et leva sur Jason des yeux déjà noyés de larmes. Devant ce visage décomposé par la fureur, elle eut un mouvement de recul. L’immense colère qui possédait Jason le rendait si effrayant qu’elle voulut fuir mais, d’un élan, il la rattrapa et, à nouveau, la gifla à toute volée.

— Sale petite p... ! Et combien y en a-t-il eu d’autres depuis ? A combien t’es-tu donnée ? Hein ?... Quand je pense que je t’ai aimée ! Que dis-je ? Aimée ? Je t’adorais... j’étais fou de toi... fou au point de ne pas même oser te toucher ! fou au point d’avoir eu, un moment, la tentation de tuer l’homme qui te possédait et que, cependant, j’admirais de tout mon cœur ! Mais lui, lui, combien de fois l’as-tu trompé ? Avec qui ?... Ce Russe, sans doute !

Toutes les fureurs de l’orage grondaient dans cette voix haletante. Folle, à la fois d’épouvante et de désespoir de s’être laissée aller à cette colère stupide, Marianne comprenant qu’elle venait de déchaîner chez cet homme les forces inconnues d’une âme passionnée, d’autant plus terribles qu’il savait si bien les maîtriser, d’habitude, sous son implacable volonté, voulut tenter de le calmer. Elle s’agrippa aux mains si dures qui l’avaient saisie aux épaules et la secouaient comme un prunier en août, impitoyablement.

— Jason ! supplia-t-elle, calmez-vous ! Ecoutez-moi, au moins.

Mais il la secoua de plus belle.

— Bien sûr, je t’écoute ! Tu vas répondre. Alors, ce Russe ? Peux-tu jurer sur la mémoire de ta mère qu’il ne t’a jamais possédée ?

L’affreux souvenir de la nuit précédente envahit la mémoire de Marianne qui poussa un gémissement d’agonie.

— Pas cela !... non... pas cela !...

— Vas-tu répondre, dis ? Tu vas me répondre... tu vas...

Cette fois, ce fut un râle qui jaillit. Fou de rage, Jason avait saisi Marianne à la gorge et commençait à serrer, à serrer... Elle ferma les yeux, cessa de se débattre. Elle allait mourir... mourir de ses mains ! Tout allait être tellement plus simple ! Elle n’avait qu’à le laisser faire, ne plus rien dire... et, demain, les hommes de Savary les réuniraient dans la mort.

Déjà, elle défaillait. Des éclairs rouges passaient devant ses yeux. Elle devint molle entre les mains féroces qui l’étranglaient et, d’un seul coup, Jason comprit qu’il était en train de la tuer. Il la lâcha si brusquement qu’elle vacilla et fût tombée à terre si un fauteuil ne s’était trouvé à point nommé derrière elle pour la recueillir. Elle s’abandonna un instant à la douceur des coussins, cherchant l’air qui, peu à peu, revint à ses poumons. Doucement, elle massa sa gorge froissée. Le sanglot qui lui échappa passa comme une boule de feu. L’orage maintenant était déchaîné autour d’eux et les enveloppait d’un univers infernal, mais pas plus infernal que leur univers à eux. Douloureusement, désespérément, elle murmura :

— Je t’aime... Devant Dieu qui m’entend, je jure que je t’aime et que je n’appartiens à personne !

— Va-t’en !...

Ouvrant les yeux, elle vit qu’il lui tournait le dos et qu’il avait mis entre eux toute la longueur du salon. Mais elle vit aussi qu’il tremblait et que la sueur collait sa chemise à sa peau brune. Péniblement, elle quitta son siège, mais dut s’y raccrocher un instant. Elle se sentait brûlante de fièvre et tout tournait autour d’elle. Mais elle ne pouvait pas partir avant de lui avoir dit, enfin, pourquoi elle était venue, avant de l’avoir mis en garde... Puisqu’il ne l’avait pas tuée, elle ne voulait plus qu’il meure ! Il devait vivre, vivre ! Même si elle devait passer le reste de ses jours à mourir lentement de l’avoir perdu. Après tout, elle avait commis, par son aveugle colère, une énorme sottise, il était juste qu’elle la payât !

Au prix d’un violent effort de volonté, elle repartit vers lui à travers les centaines de lieues de steppe désertique que représentait à ses yeux ce salon.

— Je ne peux pas partir, balbutia-t-elle... pas encore ! Il faut que tu saches...

— Je n’ai rien à savoir ! Je ne veux plus te voir jamais ! Va-t’en !

Malgré la dureté des paroles, la voix de Jason avait perdu sa fureur. Elle était pesante et sombre... étrangement semblable, tout à coup, à celle qu’un soir Marianne avait entendue dans un miroir...

— Non... Ecoute ! Ce soir, il ne faut pas que tu sortes ! C’est cela que je suis venue te dire ! Si tu vas chez Quintin Crawfurd, tu es perdu... tu ne verras pas se lever le soleil !

Brusquement, Jason se retourna et considéra Marianne avec une surprise qui n’était pas feinte.

— Chez Crawfurd ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

— Je savais que tu ne voudrais pas l’avouer, mais c’est inutile de nier parce que c’est du temps perdu. Je sais que l’Ecossais t’attend à 11 heures, avec d’autres hommes, pour une raison que je ne veux pas connaître parce qu’elle ne regarde que toi... et parce qu’à mes yeux tu ne peux pas avoir tort tout à fait.

— Quels hommes ?