— Ce matin, j’ai remarqué dans le mur une petite porte qui ne doit pas être loin d’ici. Peux-tu ouvrir cette porte ?
— Avec quoi ? Je n’ai que mes mains, et si j’essaie de l’enfoncer...
— Avec ceci.
Et Marianne tira de sous sa mante de légère soie vert sombre un crochet de serrurier qu’elle mit dans la main de son cocher.
Sentant la forme de l’outil entre ses doigts, Gracchus poussa une exclamation étouffée :
— Ben !... ça alors !... Mais où...
— Chut ! C’est mon affaire, fit Marianne qui avait découvert l’outil dans le petit arsenal personnel de Jolival. (Comme le feu roi Louis XVI, le vicomte Arcadius avait toujours eu, pour la serrurerie d’amateur, un petit faible et gardait, dans sa chambre, une assez jolie trousse d’outils qui, chez un homme moins respectable, eût peut-être laissé planer quelques doutes sur son honnêteté) : Crois-tu pouvoir ouvrir une porte avec ça ?
— S’il n’y a pas de barre de fer derrière, c’est l’enfance de l’art, assura Gracchus. Vous allez voir !
— Un moment ! Va d’abord doucement jusqu’à la grille et essaie de voir s’il y a de la lumière dans l’hôtel. Vois aussi s’il y a un équipage ou des chevaux dans la cour. Je sais que M. Beaufort attendait une visite vers 8 heures, ajouta-t-elle. Il se peut que le visiteur soit encore là.
Pour toute réponse, Gracchus fit signe qu’il avait compris. Il ôta son chapeau qu’il alla ranger dans la voiture avec sa veste de livrée, gara la dite voiture dans un renfoncement du parc des Eaux Thermales encore obscurci par les énormes branches d’un vieil arbre puis, ayant constaté qu’elle était devenue à peu près invisible pour qui ne savait pas sa présence, il prit sa course vers la grille, grimpant le chemin sans faire plus de bruit qu’un chat.
Les yeux de Marianne s’étant assez habitués à l’obscurité pour qu’elle pût distinguer la petite porte, elle se dirigea vers elle et, après s’être assurée qu’elle était bien fermée, se tapit dans l’encoignure pour attendre le retour de Gracchus.
La chaleur était suffocante, mais l’orage s’annonçait. Vers le sud, de sourds grondements se faisaient entendre et un éclair encore lointain zébra l’horizon, révélant un instant le ruban humide de la Seine. Quelque part dans le voisinage, sans doute à la petite église de Notre-Dame-des-Grâces, une horloge sonna 9 heures et le cœur de Marianne, sur un contrepoint angoissé, se mit à cogner dans sa poitrine. Des craintes terribles et vagues lui venaient. Si Jason n’était pas revenu de Mortefontaine avant le rendez-vous chez Crawfurd ? Si ce rendez-vous dont Francis avait parlé s’était trouvé annulé... ou si Jason était déjà parti, contre toutes prévisions, contre tous les renseignements que Cranmere croyait posséder... Si demain, à l’aube, dans les fossés de Vincennes...
L’image qui se forma dans l’imagination de Marianne était si vivante et si cruelle à la fois qu’elle retint avec peine un gémissement. Tremblante, elle dut s’adosser au mur, cherchant la fraîcheur de la pierre pour apaiser la fièvre qu’elle sentait monter et qui battait dans ses tempes. Elle était encore mal remise de sa récente maladie et le sauvage traitement que lui avait fait subir Tchernytchev la nuit précédente n’avait rien arrangé. Mais, à évoquer l’homme qu’elle haïssait maintenant de tout son cœur, elle trouva un regain de force, chercha son mouchoir et tamponna machinalement les gouttes de sueur qui coulaient le long de sa joue. La fraîche odeur de l’eau de Cologne dont elle l’avait abondamment inondé avant de sortir lui fit du bien. Gracchus, d’ailleurs, revenait.
— Alors ?
— Il y a de la lumière dans la maison, chuchota le jeune garçon, et il y a aussi, dans la cour, une berline qui ne va pas tarder à sortir. J’ai aperçu vaguement quelque chose qui sortait en courant de la maison et qui grimpait dedans. Ecoutez...
En effet, le roulement d’une voiture se faisait entendre. Puis ce fut le grincement d’une grille, le pas sonore des chevaux, enfin la silhouette d’une grosse berline qui s’élança dans la rue en pente. Vivement, Marianne et Gracchus se tapirent dans le renfoncement de la porte. Il faisait si sombre, d’ailleurs, que le cocher de la berline ne soupçonna même pas qu’il y eût, dans ce grand mur, une petite porte et deux êtres humains cachés là. Parvenue au bas du chemin, la berline tourna à droite. Le cocher fit claquer son fouet et les chevaux s’élancèrent sur la route de Versailles.
— Je crois qu’on peut y aller ! soupira Gracchus. Voyons ce que vaut votre outil !
A tâtons, il chercha la serrure, y engagea le crochet. Le fer crissa sur le fer qui hésita puis céda. Le pêne, accroché, tourna sans trop d’effort, mais la porte qui, peut-être, n’avait pas été ouverte depuis longtemps, demeura close. Gracchus, de l’épaule, pesa dessus et la porte, enfin, capitula. Un coin de parc apparut et, à travers les troncs vêtus de lierre, la tache pâle d’une grande demeure blanche et ses hautes fenêtres lumineuses érigées sur trois terrasses. Devant les plus hautes et les plus ornées, celles du centre, une légère dentelle forgée accompagnait avec grâce la double coulée d’un souple et facile escalier de pierre au bas duquel rêvaient des nymphes de marbre.
Dans la poitrine de Marianne, le cœur bondit avant même que les pieds n’eussent fait les premiers pas vers ces clartés qui, mieux que les paroles, lui lisaient que Jason était là. Un coup de tonnerre, plus proche que tout à l’heure, vibra dans le ciel et Gracchus, levant la tête vers l’épaisse voûte de feuillage, dit :
— L’orage approche ! Dans quelques instants, sans doute, il pleuvra et je...
— Reste ici ! ordonna la jeune femme. Je n’ai pas besoin de toi. Ou, plutôt, va m’attendre dans la voiture mais en prenant soin de laisser cette porte seulement tirée.
— Ne vaudrait-il pas mieux que je vous accompagne ?
— Non. Va te mettre à l’abri, surtout s’il pleut. Je ne cours ici aucun danger... ou, si j’en cours, ajouta-t-elle avec un involontaire sourire que la nuit absorba, tu ne peux m’être d’aucun secours. A tout à l’heure.
Sans plus s’attarder, elle ramassa ses jupes pour ne pas risquer de les accrocher dans les branches basses et se dirigea d’un pas léger vers la maison. A mesure qu’elle en approchait, elle en distinguait mieux la grâce parfaite et l’élégance discrète. C’était bien, en vérité, la demeure d’une femme charmante et raffinée comme en avait tant broyé la sanglante Terreur ! Et les marches douces que Marianne gravit sans faire plus de bruit qu’un souffle semblaient faites pour le chatoiement évanoui des traînes de moire et des paniers de satin...
Parvenue sur le haut perron, elle dut comprimer sous sa main les battements désordonnés de son cœur, affolé comme après une longue escalade. La haute porte-fenêtre était entrouverte et, grâce aux bouquets de bougies brûlant aux girandoles dorées contre les boiseries des murs, Marianne apercevait une partie d’un grand salon dont les peintures et les tentures, refaites de neuf, disaient qu’il avait dû souffrir de la tourmente révolutionnaire ; pour ameublement, quelques fauteuils, une haute bibliothèque aux reliures fanées, le vernis craquelé d’un clavecin muet...
Elle avança la main et, doucement, timidement, poussa un peu le battant de la fenêtre, craignant au fond d’elle-même que cette pièce ne fût vide et que la lumière ne fît qu’attendre le retour d’un absent. Mais, tout de suite, elle vit Jason et une onde de joie la parcourut tout entière, chassant fatigue, angoisse, douleur et fièvre.
Il était en train d’écrire une lettre. Assis, un peu de guingois, devant un bureau dos-d’âne, éclairé par une bougie posée dans un chandelier d’argent, il faisait courir rapidement la longue plume d’oie sur le papier. La lueur de la bougie mettait une douceur sur son curieux profil de gerfaut, s’attardait sur l’arête mince du nez, sur l’ossature volontaire du menton, mais creusait d’une ombre plus noire le pli de la bouche serrée et la profonde orbite où s’abritait l’œil, invisible sous sa paupière baissée. Les mains maigres, fortes et belles, en prenaient, elles aussi, un relief saisissant : l’une serrant la plume aussi fermement qu’une arme, l’autre maintenant à deux doigts la feuille de papier...
A cause de la chaleur accablante, l’Américain ne portait sur sa culotte et ses bottes à l’écuyère qu’une chemise de batiste blanche, dont le col rabattu libérait les attaches puissantes de son cou et de ses épaules. Les manches, retroussées, montraient des bras qui semblaient taillés dans du vieil acajou. Et, dans ce salon élégant, un peu trop précieux avec ses bibelots d’argent et de porcelaine, avec la note féminine du clavecin, Jason paraissait aussi insolite qu’un sabre d’abordage sur une table à ouvrage, mais Marianne, arrêtée au seuil de la porte, retenant son souffle, avait tout oublié de ce qui l’amenait ici et se contentait de le contempler, sûre désormais qu’il ne s’échapperait pas pour courir à son dangereux rendez-vous et naïvement attendrie par la mèche noire qui retombait sans cesse sur le nez du corsaire.
Peut-être fût-elle demeurée là, sans bouger, durant des heures si l’instinct, quasi animal, de Jason ne lui avait fait flairer une présence. Il leva les yeux, tourna la tête et se dressa si brusquement que sa chaise, renversée, tomba bruyamment. Les sourcils froncés, il dévisagea l’ombre noire surgie au seuil du perron et la reconnut aussitôt.
— Marianne ! s’écria-t-il. Que venez-vous faire ici ?
Le ton n’avait rien de tendre et Marianne, brutalement ramenée des hauteurs du rêve où elle planait depuis un instant, ne put s’empêcher de soupirer.
— Si j’ai, un moment, espéré que ma visite vous ferait plaisir, me voilà fixée ! fit-elle avec amertume.
— Là n’est pas la question ! Vous apparaissez au seuil de cette porte, sans avertissement, sans que quiconque vous ait seulement entendue venir et vous vous étonnez que je vous demande ce que vous venez faire ? Savez-vous que si l’une des servantes était entrée dans cette pièce à cet instant, vous pouviez la faire fuir en hurlant ?
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