Il ne bouge pas. Immense et sombre. Tout de pierre vêtu. Il repose contre moi, un bras autour de ma taille. Il ne se jette pas contre mon corps. Il le tient entre ses mains immobiles. Il bâillonne son sexe, affame le mien. D’emblée, il revendique un autre territoire que celui du plaisir évident. Il écrit une autre histoire. Il voudrait savoir si je vais l’écrire avec lui.

– Tu as peur ? demande-t-il dans le noir de la chambre. Dans le noir de ma chambre.



Peur : phénomène psychologique à caractère affectif marqué, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginé, d’une menace.



Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Petit Robert. Tous les mots sont justes. Phénomène, psychologique, à caractère affectif, danger réel ou imaginé, menace.

Je n’ai jamais peur, au début. Je serais même du genre you-ou-Rintintin. J’ouvre des mâchoires de carnivore et m’élance. Je dévore l’objet de mon désir. C’est toujours ma première proie. Odeur de peaux frottées, étincelles de bras, de membres carnassiers, poils hérissés, souffles rauques crachant dans l’oreille de l’autre des mots de feu. Mon corps s’ouvre, s’offre. Jette des défis. Tous les coups sont permis. Il n’a jamais peur. Il n’a pas de mémoire. Il ne se dit pas j’ai déjà fait ça cent fois, à quoi bon ? Ou c’est stupide, c’est ridicule, reprenons-nous, ayons l’air de… Il n’a pas d’air. Il y va fièrement, bravement, hurle, se tord, affronte, dessine de furieuses arabesques, invente, explore. Explose. Si généreux, si oublieux du qu’en-dira-t-on. Il se régale et se dépense, sans s’économiser. Il a de l’appétit.

C’est après que la peur se profile. Quand il s’agit d’entrebâiller son âme, de laisser pénétrer un étranger dans son intimité. C’est l’heure des échanges, on abandonne un bout de son territoire pour que l’autre y pose sa brosse à dents ou ses incertitudes.

Alors je sens l’ennemi rôder, s’approcher, renifler mon bonheur tout neuf et chercher la faille où s’engouffrer pour frapper. Jadis, il frappait avant que je n’aie eu le temps de le repérer. Il me prenait par surprise, me laissait interloquée. Maintenant je l’entends avancer à pas de loup. Tout doux, tout doux. Il m’amadoue. Aie confiance, aie confiance. Je ne te veux pas de mal, juste le regarder, le soupeser, ce nouvel homme de ta vie. Te prêter mes yeux, que tu ne t’embarques pas à la légère. Je sais, je sais, tu le trouves parfait, tu l’habilles de toutes les qualités. Mais… regarde-le bien. Tu ne vois rien ? Pourtant, ça crève les yeux.

L’ennemi pointe des détails, des riens du tout, tente de crever la montgolfière tissée par mes soins. Je hausse les épaules et résiste. L’amour ne s’arrête pas aux détails. Aimer, c’est prendre l’autre dans sa totalité. Personne n’est parfait. C’est une belle définition, il répond, madré, mais tu n’y es jamais arrivée. Il doit y avoir une raison… Peut-être que ça n’existe pas ? Ou que ce n’est pas le bon, celui-là ? Ce n’est peut-être pas un homme pour toi. Satisfait : il a lancé sa fléchette empoisonnée. Parfois, il repart. Il reviendra plus tard. Nous sommes de vieux copains, lui et moi. Pas de manières entre nous.

Il n’a pas toujours tort…

Il repart mais il a laissé sa fléchette. Le poison se dilue dans mon sang, aiguise mon regard, affine l’ouïe, l’odorat, le toucher. Tous mes sens s’affolent. Pourquoi il se tient comme ça, celui-là ? Il a de petites mains, il sifflote en marchant, il habite Vesoul, il me tient par le cou, il transpire… J’ai la peau qui se hérisse, les babines qui se retroussent. Je me bouche les yeux, les oreilles, le nez. Je résiste. Je résiste. Je bande toutes mes forces. Toute mon énergie est dans la résistance au danger qui menace, dans les verrous que j’ai tirés pour que l’ennemi ne pénètre pas. Je campe à l’extérieur de mon corps pour le chasser. Je bivouaque jour et nuit. À l’affût. Tendue, les nerfs à vif. Et quand l’homme pose une main sur moi, je sursaute et je crie. Ne me touche pas, tu ne vois pas que je suis occupée. Je ne dois pas me laisser distraire. J’ai besoin de toutes mes forces de guerrière. S’il insiste et demande pourquoi, pourquoi, me poursuit de douces attentions, ou se rembrunit, il devient à son tour un ennemi. À terrasser vite fait. Je ne peux pas lutter contre deux ennemis à la fois. Je préfère encore l’ancien. Lui, au moins, je le connais. J’ai du respect pour sa persévérance. De l’affection pour sa cruauté. Alors toi qui gémis à mes côtés parce que soudain tu ne comprends plus, dégage.

Dégage…

Ça finit toujours comme ça.

– J’ai peur de moi, je réponds dans le noir de la chambre. Dans le noir de ma chambre.

J’ai peur de cette cinglée qui refuse qu’on pénètre dans son intimité. Qui veut bien donner son corps mais pas le moindre bout d’âme. Ce n’est plus une affaire aujourd’hui de donner son corps de femme. L’offrande du corps a remplacé les œillades de nos grand-mères.

C’est après que cela se gâte.

Quand il ne s’agit plus d’ouvrir son corps mais de faire de la place à l’autre dans le secret de soi-même. Poser son regard sur lui, le voir pour de vrai et donner. Donner de l’amour. En recevoir. Donner, recevoir, donner, recevoir, un va-et-vient autrement plus périlleux que l’acte de chair.

L’intimité est un champ de mines bien gardé où je ne laisse plus grand monde s’aventurer.



Je me souviens : la première fois que je t’ai rencontré, je ne t’ai pas vu…

Je ne t’ai pas vu.

Tu étais là, pourtant. Je t’ai serré la main, je t’ai dit « bonjour » très gentiment sans doute, avec mon grand sourire, celui que j’ai quand je fais connaissance, un sourire en préfabriqué, une forme de politesse anonyme. Un laissez-passer pour que passent les gens et qu’ils me laissent dans mon indifférence. Nice to meet you et du balai.

Et après…

Après il y avait plein de gens autour de nous. Entre nous.

J’ai senti une présence. Loin. Dans la pièce remplie de gens qui parlaient, parlaient, remplissaient le vide avec application. Moi aussi je parlais, et je n’aimais pas les mots qui sortaient de ma bouche. Je me suis demandé : pourquoi je dis tout ça ? Ils viennent d’où, ces mots-là ? Ils n’étaient pas à moi, ils me collaient un masque grimaçant de transparence idiote. Une grande blonde qui essaie de remettre tout en place, de contrôler l’incontrôlable, de donner une apparence lisse, jolie, rassurante. Voilà ce que j’entendais de moi.

Ce que tu entendais de moi… Toi, assis un peu plus loin, habillé de noir. Immense silhouette tassée sur une chaise comme une statue récalcitrante. Tout de pierre vêtu. Je te distinguais à peine, en une sorte de vision oblique, tu n’étais pas encore entré dans mon champ de vision. Petite image renversée dans mes bâtonnets optiques. Toute petite, toute petite mais présente, même si je ne le savais pas.

On est responsable de ces mots-là. Il ne faut pas se plaindre, après, de les avoir prononcés. On est responsable de ses mots. Il faut apprendre à être vigilant. C’est de ta bouche que sortent ces mots ennemis, ces mots qui te défigurent. Ne reproche rien aux mots. Ils sont là parce que tu les as laissés être là et, petit à petit, ils prennent toute la place. Je vais te dire, ils prennent même ta place et parlent en ton nom…

Je ne te voyais toujours pas. J’étais toute seule avec mes mots qui sonnaient faux, je parlais à l’une, je parlais à l’autre. À un autre qui louchait sur la blonde si lisse, se rapprochait, demandait une adresse, un détail intime pour s’emparer de l’image et la faire sienne. Une adresse ? Un numéro de téléphone ? Un rendez-vous ? On était là pour ça, après tout. Pour se rencontrer. Se réunir. Toucher la peau de l’autre. Poser ses grosses lèvres sur la bouche de la blonde qui s’est maquillée, préparée.

La prendre dans ses bras, la coucher dans son lit, peut-être. La pénétrer.

Tu as bondi.

Du fond de la pièce.

Tu as quitté ta chaise, ton attitude de monument historique. Tu es venu te placer près de moi et, de ta voix grave et péremptoire, tu as répondu, sans même me regarder, que je n’avais pas d’adresse, pas de numéro de téléphone, que j’allais déménager, que, si ce type voulait me joindre, il avait plutôt intérêt à laisser un message chez toi. Tu ferais suivre. L’homme aux grosses lèvres t’a regardé, décontenancé. Il n’a rien osé dire. Son regard a glissé ailleurs dans la pièce, vers une autre blonde à convoiter. Et il est parti.

Tu es resté là, planté près de moi. Sans me regarder.

– Il ne faut pas donner votre adresse à n’importe qui. Vous alliez la donner, n’est-ce pas ? Votre adresse à n’importe qui…

J’ai dit oui, sans doute. Heureuse d’avoir été choisie. Regardée. Même si c’était par n’importe qui. Et j’ai eu honte soudain. Honte de ne pas être plus exigeante. Honte d’être si seule et de ne plus supporter la solitude. De vouloir la brader contre la compagnie de n’importe qui.

– Même si… j’ai dit tout haut.

– Même si quoi ? tu as demandé avec cette insistance brutale que tu mets dans ta voix quand tu ne veux pas accepter le banal, le prêt-à-aimer.

Il y avait tellement de violence dans le son de ta voix que j’ai relevé la tête. Et je t’ai vu.

Je t’ai vu. Ou plutôt j’ai vu ce qui se dégageait de toi pour venir vers moi. Une onde chaude et puissante. Je n’ai pas détaillé tes traits, tes cheveux, ta silhouette, je n’aurais pas su dire si tu étais mince ou fort, grand ou petit, brun ou châtain, si tes yeux étaient noirs ou bleus, ta bouche grande ou serrée, j’ai vu l’émotion subite qui partait de toi et venait vers moi. Ce fut un instant très bref. Un fluide intense passait de ton corps à mon corps, une vague de chaleur qui disait je sais qui vous êtes et vous n’avez rien à faire avec cet homme-là. S’il vous plaît, ne vous gaspillez pas. Je ferai attention à vous si vous ne le faites pas.