Le vigoureux coup de pied que Richelieu lui allongea sous la table le ramena à la réalité. Il retomba sur terre juste à temps pour s'apercevoir que le roi lui parlait :

- Vous me semblez bien rêveur, mon cher comte ? reprochait Louis XV avec douceur. Votre verve ne s’exerce-t-elle que dans le fracas des batailles ?…

- Non, sire… du moins dans mes habitudes mais si ce soir je me tais c’est parce que je ressens profondément la faveur particulière dont le roi m’honore. Lorsque les élus entrent en Paradis ils doivent éprouver un sentiment semblable.

- Alors faisons en sorte de vous ramener à votre glorieux quotidien ! Il m’a été rapporté que, durant la dernière campagne, vous est venue l’idée de créer un régiment absolument hors du commun ?

- En effet, sire. Il s’agit de réunir un millier de volontaires choisis parmi ceux qui me sont apparus comme comptant parmi les meilleurs cavaliers d’Europe et les plus durs à la tâche, ceux que je connais le mieux.

- Des étrangers ou des Français ?

- Des étrangers pouvant aller jusqu'à l’insolite : des Courlandais d’abord, des Allemands, des Polonais et aussi des uhlans tartares qui se disent nobles et montent de petits chevaux rapides. L’empereur en emploie depuis assez longtemps déjà et ils sont les meilleurs éclaireurs, sans compter qu’ils savent mener une charge à un train d’enfer. Si le roi y consent, je forgerai avec eux l’une de ses plus redoutables armes de guerre…

- Voilà un sujet bien sévère pour un moment de plaisir pur ? émit Mme de La Tournelle qui n’aimait pas se laisser exclure de la conversation.

- Je vous en demande excuses, Madame, mais le service du roi, le succès de ses armes me tiennent si fort à cœur que je pourrais ne parler que de cela…

- Sans compter que le spectacle d’une belle troupe parfaitement entraînée ne peut être qu’un plaisir pour un roi, reprit Louis XV. Mais dites-moi, comte, vos Tartares, polonais ou pas, ne me paraissent guère catholiques ?

- C’est qu’ils ne le sont pas. Ils adorent Mahomet mais sont régis par un code de l’honneur inflexible. L’empereur, lui, s’en arrange. Pourquoi pas le roi de France ? Sous le prince Eugène ils ont combattu les Turcs sans le moindre état d’âme !

Il y eut un silence tandis que le roi réfléchissait :

- Ce ne serait pas la première fois, dit-il enfin, que les fils de l’Islam combattraient sous nos drapeaux. Jadis, les Chevaliers du Temple enrôlaient ceux que l'on appelait les Turcopoles… Décidément votre idée me plaît, comte de Saxe, et j’indiquerai à M. d’Argenson, votre ministre, que vous avez toute mon approbation… A présent, Mesdames, passons au café !

Au milieu d’un brouhaha où chacun des invités donnait son avis sur le nouveau régiment, le roi mena les dames dans le petit salon voisin qui était la pièce du café. Les trois valets de service avaient disposé là les tasses et le nécessaire. On s'installa selon sa convenance. Nouvelle surprise pour Maurice. Le roi fit chauffer lui-même son café sur l’un des réchauds, le versa dans une tasse et convia ses hôtes à en faire autant. Seul Maurice, non accoutumé à ce genre d'exercice, se brûla. Ce qui fit rire tout le monde. On bavarda encore un moment de choses et d’autres puis Louis XV salua la compagnie et redescendit chez lui pour la corvée du coucher. Ce qui ne voulait pas dire qu’il allait regagner son lit. Il lui arrivait même de changer de vêtements puis, masqué, de prendre une voiture pour aller danser à Paris au bal de l’Opéra. Ce soir-là Mme de La Tournelle le suivit et chacun se disposa à rentrer chez soi.

- Accepterez-vous l’hospitalité de ma petite maison versaillaise, proposa Richelieu à son ami, ou préférez-vous que l’on vous ramène à Paris ?

- Merci de votre offre mais je préfère rentrer. On m’attend…

Mme de Conti, qui s’entretenait à ce moment avec le duc d’Ayen, se tourna vers eux :

- Je rentre moi-même, proposa-t-elle en agitant doucement son éventail. Confiez-moi notre ami. Il y a une telle éternité que je ne l'ai vu et nous avons beaucoup à nous dire !

- J'aimerais tant vous en dire encore plus, princesse, gémit le duc faussement larmoyant.

- Ne pleurez pas ! Ce sera pour une autre fois…

Tant que l'on n'eut pas franchi les faubourgs de Versailles, le silence régna dans le carrosse dont les mantelets avaient été rabattus. Une veilleuse y entretenait une pénombre bleue à cause de l'intérieur azuré. Le parfum poivré de la princesse emplissait l’air ambiant. Les paniers de sa robe, réduisant l’espace, obligeaient l’invité à rester sagement dans son coin… Les coussins de velours étaient si moelleux et il se sentait si confortable, qu’il était sur le point de s'endormir quand il entendit :

- Est-il indiscret de vous demander qui vous attend ?

Maurice sourit à l'ombre scintillante assise auprès de lui :

- Peut-être…

- C'est une femme, alors ?

- En admettant, cela aurait-il quelque importance à vos yeux, princesse ?

- Plus maintenant. Aucun homme n'est autant encombré de femmes que vous. Au temps de la pauvre Lecouvreur, je ne dis pas. Celle-là vous l'avez aimée, n’est-ce pas ?

- Davantage que je ne m’en croyais capable, murmura-t-il en tournant la tête vers la portière afin de cacher son émotion à des yeux qu’il devinait aux aguets.

Il y eut un silence, puis :

- Avez-vous toujours mon portrait ?

- Naturellement !

- Je ne vois là rien de naturel puisque vous ne m’aimez plus. Rendez-le-moi !

- Non. Quoi que vous en pensiez il m’est infiniment précieux et m’a suivi dans toutes mes campagnes enfermé dans une cassette (il n’ajouta pas « avec les lettres d'Adrienne ») dont je porte la clef à une chaîne autour de mon cou.

- Un trophée comme ces drapeaux vaincus que l’on accroche aux voûtes de Notre-Dame ?

Louise-Elisabeth émit un petit rire, ne faisant qu’accentuer la fêlure de sa voix. Il en fut touché et, en se penchant, chercha la main de la princesse dans le manchon de zibeline assorti à la grande pelisse qui l’enveloppait. Elle ne résista qu’un instant et, après avoir porté cette main à ses lèvres, il la garda dans les siennes :

- N’essayez pas de vous tromper vous-même ! Je n’ai jamais été un orateur, vous le savez, et je sais mal exprimer ce que j’éprouve. Comment vous dire ce que vous avez été et demeurez pour moi ? Un rêve, je crois, dont je ne me suis jamais réveillé.

- Peut-on rêver d’une femme dans les bras d’une autre ?

- C’est une question à laquelle vous devriez pouvoir répondre. Depuis la mort de votre époux - trois ans après notre séparation ? - on a associé votre nom à plusieurs autres, tous illustres…

- Ridicule ! Vous étiez au bout du monde. Comment pourriez-vous être au fait des potins de cour ?

Elle voulut retirer sa main mais il la tenait bien :

- Vous n’imaginez pas à quelle vitesse ils se propagent dans les armées les plus éloignées. C’est une sorte de miracle mais c’est aussi un fait. Dois-je citer des noms ?

- Ne soyez pas insolent. Je les connais mieux que vous. Et serez-vous satisfait si j’avoue… qu’il m’est arrivé d’évoquer ce que nous avons été l’un pour l’autre. Certaines nuits…

Sans la moindre douceur il l’attira contre lui et de sa main libre dégagea son visage du cocon de fourrure :

- Elles peuvent renaître ! Je l’ai senti tout à l’heure quand je vous ai vue paraître en compagnie du roi, aussi belle que dans mon souvenir, aussi…

Il n’acheva pas. Elle venait de s’amollir soudain dans ses bras et leurs lèvres se joignirent avec un naturel étrange. C’était comme s'ils continuaient leur dernier baiser là où ils l’avaient laissé jadis.

Quand il cessa, elle se blottit contre lui, la tête sur son épaule :

- Comment est-ce possible… après tant d’années ? soupira-t-elle.

- Je ne sais pas mais c’est merveilleux ! D’autant que nous sommes plus proches à présent. Vous êtes veuve et je suis célibataire. Vous êtes princesse et je suis de sang royal. J’ai même failli, par deux fois, être tsar de toutes les Russies, ajouta-il en riant avant de conclure : marions-nous !

Il eut à peine prononcé les mots fatidiques qu’il en fut le premier surpris. Et pourtant leur évidence lui parut aveuglante. N’avaient-ils pas, de tout temps, été faits l’un pour l’autre ? Et ce serait à ses pieds qu’il déposerait les lauriers de la gloire qu’il sentait approcher ! Avec elle, les nuits seraient aussi belles que les jours !

Cependant, elle s’écartait, reprenait sa place dans l’autre coin de la voiture :

- C’est impossible ! murmura-t-elle tristement.

- Pourquoi ? Je suis digne de vous et le deviendrai plus encore !

- Je n’en doute pas mais mon fils vous tuerait !

Le nouveau silence qui s’installa était d’une qualité bien différente de celui qui avait précédé. Les quatre mots que Louise-Elisabeth venait de prononcer pesaient comme une pierre tombale. Puis Maurice prononça d’une voix lente :

- Pour vouloir la mort de quelqu’un il faut le haïr et pour le haïr il faut le connaître. Ce qui n’est pas le cas. Tout ce que j’en sais est qu’il a combattu en Bavière sous le maréchal de Belle-Isle lorsque j’y étais moi-même, mais rien de plus !

- Il en sait, lui, sur vous plus que vous ne l’imaginez. D’abord vous êtes fils de l’Electeur de Saxe qui, selon lui, a supplanté son grand-père par la force alors qu'élu roi par la Diète de Pologne il était encore en mer pour venir prendre possession de son trône. Non, ne m’interrogez pas ! prévint-elle en posant vivement sa main sur celle de son compagnon. Nous allons nous perdre dans les méandres de la politique et je n’ai ni le goût ni l’envie de refaire l’Histoire. Les choses sont ainsi, voilà tout ! En outre Louis-François sait qu’il fut un temps où l’on parlait de vous et de moi. Qui l’a renseigné, je l’ignore, mais l'étonnant eût été qu’il n’en entendît pas parler. Seulement il n’est pas sûr que nous avons été amants parce qu’il n’en a jamais eu la preuve. C’est pourquoi je préférerais que vous me rendiez le portrait. S’il le savait en votre possession…