Habile tireur, le colonel avait choisi de se servir d’un pistolet :
— Je le tuerai au moment que je jugerai le plus favorable, répondit-il un matin à Felicia qui l’interrogeait sur la date choisie. D’un jour à l’autre, les choses peuvent se présenter différemment.
— Dois-je vous rappeler que vous m’avez promis de me laisser prendre ma part de l’aventure ? Je veux pouvoir assurer votre fuite…
— Vous l’assurerez, puisque c’est chez vous que je viendrai tout droit me réfugier. Si l’on m’en laisse le temps, tout au moins. Et, si possible, sans vous compromettre.
— C’est bien ce que je disais. Vous me tenez à l’écart. Mais je vous protégerai malgré vous.
Et Timour reçut l’ordre d’effectuer chaque soir une promenade de santé sous les tilleuls de la Minoritenplatz, en s’approchant naturellement le plus possible de la Chancellerie sans attirer l’attention.
A présent, le printemps éclatait partout dans Vienne, chargeant de feuilles fraîches les branches dénudées. Autour de la ville, les collines se couvraient de fleurs de pruniers, de pommiers et de poiriers et les guinguettes de Grinzing nettoyaient à fond les tables et les bancs de leurs jardins. Depuis la grande fête de Pâques, la valse avait repris possession de la ville et, un peu partout, on entendait s’accorder les violons. Heureux d’échapper à la contrainte de l’hiver et à celle du carême, les Viennois s’adonnaient avec enthousiasme à leur passion pour la promenade et, sur les têtes des femmes, les chapeaux à fleurs commençaient à remplacer les chapeaux à plumes. Personne ne prêta donc attention à un promeneur de plus sur la Minoritenplatz et Timour passa inaperçu sauf de quelques femmes qui, attirées par sa prestance, lui décochaient des sourires derrière le dos de leurs maris.
Ne sachant quel jour Duchamp allait frapper, Felicia et Hortense ne pouvaient se défendre d’une vague angoisse dès que la nuit commençait à tomber. Elles avaient renoncé à sortir, que ce soit pour les concerts ou le théâtre, par crainte d’être justement absentes au moment où l’on aurait le plus besoin d’elles. Simplement, elles laissaient leurs portes ouvertes. Cela donnait d’assez mélancoliques soirées au coin du feu au cours desquelles Hortense songeait avec nostalgie à son jardin de Combert, à sa maison douillette, moins fastueuse sans doute que leur appartement viennois mais tellement plus agréable ! Il lui semblait qu’elle était partie depuis des années et que jamais elle ne rentrerait chez elle. Sans qu’elle s’en rendît vraiment compte, son humeur s’assombrit, devint plus mélancolique. Même l’image inquiétante de Butler avait fini par s’estomper. L’armateur avait choisi de disparaître, il fallait à présent souhaiter que ce fût pour toujours. La sévère leçon qu’il avait reçue pouvait peut-être l’inciter à rentrer chez lui… Felicia prétendait que c’était faire preuve d’une grande naïveté, mais Hortense était lasse de cette histoire et s’efforçait de vivre comme si l’homme de Morlaix n’eût jamais existé. Après tout, il n’arrive jamais que ce qui doit arriver…
Ce qui la tourmentait le plus, c’était l’absence de nouvelles de Jean. Au lendemain de leur tentative d’enlèvement avortée, elle s’était décidée à écrire à François Devès pour lui demander des nouvelles. Elle espérait de tout son cœur que François montrerait la lettre à son ami et que Jean finirait par rompre ce silence étouffant. Mais elle n’avait reçu de François qu’une lettre assez courte, pleine de respect et d’amitié sans doute mais où il n’était question que de la santé du petit Étienne et des habitants de Combert, du bon état de la maison et des promesses des récoltes. De Jean, François ne disait que quelques mots : il allait bien mais on ne l’avait plus revu à Combert depuis le départ d’Hortense.
C’était peu, vaguement inquiétant, et cela laissait supposer des réticences que la jeune femme ne s’expliquait pas. François et Jean étaient-ils brouillés ?… Toujours est-il qu’Hortense désirait de plus en plus ardemment rentrer en France et reprendre sa vie d’autrefois. Même la noble tâche à laquelle, avec Felicia et Duchamp, elle se dévouait, finissait par lui être insupportable parce qu’elle n’en voyait pas la fin.
Le prince François semblait d’ailleurs avoir oublié les habitantes du palais Palm où l’on jouissait à présent d’un grand calme depuis le départ de Wilhelmine pour ses terres de Sagan. Les potins de la ville étaient pleins des menus faits de la vie du jeune homme. On savait qu’avec le printemps sa santé était redevenue satisfaisante, qu’il sortait chaque jour pour galoper à travers la campagne viennoise sur l’un de ses chevaux, le lipizzan Mustapha ou la jument noire Rouler, qu’il se rendait volontiers à l’Opéra ou au Burgtheater, qu’il assistait aux soirées données par les divers archiducs de la famille ou dînait chez l’un d’entre eux, qu’il s’était commandé une voiture neuve, qu’il prenait grand soin de son élégance et qu’en fait, il faisait mille choses variées. Mais on savait aussi qu’il n’allait plus dans aucune maison particulière et que, depuis le départ de Prokesch, la surveillance s’était resserrée autour de lui car il ne se déplaçait plus guère sans la maison militaire qu’on lui avait constituée. Même Marmont avait cessé de se rendre à la Hofburg. Il avait tout raconté de la vie de l’Empereur et l’on ne souhaitait pas, en haut lieu, qu’il s’éternisât autour de l’ancien roi de Rome…
— J’ai tout dit apparemment, confia-t-il tristement à Felicia ce soir d’avril où il vint, à l’improviste, demander à celles qui étaient devenues ses amies, de lui faire l’aumône d’une tasse de café tout en s’inquiétant de ce qu’elles devenaient. On n’a plus besoin de moi et j’avoue que je le regrette. Il est facile de s’attacher à lui. Aussi facile que de s’attacher à son père…
— En ce cas, murmura Hortense, pourquoi ne pas l’aider à réaliser un autre destin que celui préparé par Metternich ?
Il eut pour la jeune femme un regard pensif :
— Croyez-vous que je n’y aie jamais songé ? Mais que puis-je faire ? Je suis seul…
— En êtes-vous certain ? dit Felicia. Peut-être suffirait-il de chercher autour de vous ? Peut-être trouveriez-vous une aide ?…
Elle ne tenait pas en place, ce soir-là. Poussée par quelque pressentiment, elle avait accordé leur nuit entière aux domestiques pour qu’ils puissent se rendre à une fête champêtre qui se donnait rinzing. A présent, les bras croisés sur sa poitrine, elle allait et venait nerveusement à travers le salon accompagnée du bruissement soyeux de la grande robe de moire rouge qu’elle portait et qui, avec la résille d’or où s’emprisonnaient ses cheveux noirs, lui donnait l’air d’une princesse de la Renaissance. Une princesse que Marmont regardait avec une admiration non déguisée.
— D’autres pourraient peut-être avoir besoin de vous ? murmura-t-elle comme pour elle-même…
A cet instant précis, un coup de feu, suivi d’un second, déchira la nuit, suffisamment proche pour que les deux femmes comprissent immédiatement d’où il venait. Felicia s’arrêta net et regarda Hortense. Elles étaient devenues aussi pâles l’une que l’autre…
— Ah ! dit seulement Felicia.
Marmont se précipitait déjà vers l’une des fenêtres qu’il ouvrit.
— On dirait que cela vient de la Minoritenplatz ? dit-il.
Les deux femmes le rejoignirent sur le balcon, fouillant avidement des yeux les ombres de la rue, plus épaisses ce soir à cause d’un lampadaire qui avait été brisé. On entendait des cris, des appels, des bruits de course. Felicia tremblait d’énervement.
— Il faut que j’aille voir ! fit-elle. Et, ramassant sa robe à deux mains, elle traversa le salon en courant, laissant Hortense et Marmont seuls sur le balcon.
— Que veut-elle donc aller voir ? grogna le maréchal. Il s’agit sans doute d’une échauffourée. Elle risque de se faire bousculer. Je vais avec elle…
— N’en faites rien ! dit Hortense en riant pour cacher son angoisse. Elle est curieuse comme tous les chats de Rome et adore se mêler à la foule. Soyez certain qu’elle rentrera bientôt et, si vous m’en croyez, nous devrions en faire autant ; je sens un peu de frais…
Mais le maréchal ne l’écoutait pas. Penché sur le balcon comme s’il allait l’enjamber et sauter en bas, il interpella un passant qui courait.
— Hé là ! Monsieur ! Nous direz-vous ce qui se passe ? L’homme n’arrêta sa course qu’un court instant, le temps de jeter d’une voix essoufflée :
— On a tiré sur le… prince de Metternich. Je vais chercher du renfort pour tenter d’attraper l’homme, un mendiant qui s’est échappé avec l’aide d’une espèce de brute…
— Et le prince ? Est-ce qu’il est…
— Mais l’homme était déjà loin, galopant éperdument en direction de la Hofburg en criant : « A l’aide !… A l’assassin ! » ce qui créa bien vite dans la rue une assez jolie pagaille, les gens qui sortaient de chez eux pour s’informer se mêlant à ceux qui y étaient déjà. Sur le balcon, Hortense tentait de faire rentrer Felicia dont la robe mettait une tache trop somptueuse dans la rue nocturne. Mais en vain. Visiblement, la princesse attendait quelque chose, quelque chose qu’il valait mieux que Marmont ne vît pas…
— Je vous assure, dit Hortense au maréchal, nous devrions rentrer.
— C’est à votre amie qu’il faut dire cela. Je vais la chercher. Elle risque de se faire bousculer si ces gens qui courent vers le Ballhausplatz refluent par ici…
Il était impossible de le retenir. D’ailleurs, à peine eut-il quitté le balcon qu’Hortense vit soudain Timour sortir de l’ombre, portant Duchamp plus qu’il ne le soutenait. Tous deux s’engouffrèrent sous la voûte d’entrée du palais dont Felicia referma la porte. Ne voyant plus rien, Hortense rentra et referma la fenêtre. Elle n’eut que le temps de revenir vers la cheminée : Felicia reparaissait, suivie de Timour soutenant toujours Duchamp. Hortense se précipita.
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