— Nous l’espérons tous, dit Wilhelmine qui ajouta naïvement : Mais… après ? Le petit Napoléon n’a que vingt ans…
— Alors que j’en ai cinquante-huit ? Seulement moi, ma chère Wilhelmine, je jouis d’une excellente santé. Ce qui n’est pas le cas de Reichstadt. Je le destine à devenir colonel, voire général dans notre armée s’il se comporte bien mais soyez tous certains qu’il sera… solidement entouré. Il pourra ainsi montrer s’il possède quelques talents militaires, ce qui n’est pas certain, ajouta Metternich d’un ton méprisant qui fit bouillir le sang d’Hortense.
Mais il était impossible de partir en claquant les portes comme elle mourait d’envie de le faire. Un regard à Felicia lui montra que celle-ci avait pâli et que, sur son éventail d’écaille ciselée, ses doigts se crispaient dangereusement pour la fragilité de l’objet.
Pourtant, déjà on changeait de sujet de conversation et Pauline de Hohenzollern demandait à Gentz s’il avait eu quelques échos du festival de danse de Berlin, auquel Fanny Elssler avait été invitée. Le vieil amoureux se lança alors dans une sorte de panégyrique de la danse en général et de la danseuse en particulier qui permit aux deux jeunes femmes de reprendre leurs esprits. Mais jusqu’à la fin de la réception, on n’entendit plus, sinon pour les formules de politesse, la voix de la princesse Orsini.
— J’ai eu peur que vous ne brisiez votre éventail, tout à l’heure, dit Hortense quand toutes deux se retrouvèrent seules dans le calme douillet de leur petit salon. Cela aurait été d’un effet déplorable.
— Mais normal après tout de la part d’une Italienne ! Ces gens-là buvaient du petit lait à la pensée du sang que l’on verse chez moi pour que l’Autriche continue de régner là-bas. Il n’est pas toujours facile de jouer le rôle d’une visiteuse étrangère à la politique et résolument frivole. Mais ce tantôt, Hortense, j’ai pris une décision, la meilleure sans doute que l’on puisse prendre, celle qui rendra le plus grand service à notre cause.
— Laquelle ?
— Il faut tuer Metternich !
La stupeur laissa Hortense un instant sans voix. Elle considéra son amie avec angoisse, craignant peut-être de surprendre, sur son visage, les premiers stigmates de la folie mais non, le beau visage de la princesse romaine était aussi calme, aussi froid que si elle venait de décider du choix d’un nouvel équipage et non d’arrêter la mort d’un homme.
— Felicia ! dit-elle doucement, songez-vous à ce que vous venez de dire ?
— Je ne songe même qu’à cela, Hortense. Croyez-moi, c’est la seule solution raisonnable. Le mauvais génie du prince c’est ce misérable Metternich déjà responsable de la mort de mon Angelo. L’avez-vous entendu tout à l’heure supputer la mort d’un garçon de vingt ans ? Il ne lui suffit pas de l’écraser, de l’emprisonner, de lui arracher tout ce qu’il aime. Il faut qu’il le tue. C’est cela, soyez-en certaine, qu’il a dans la tête. Seule la mort du roi de Rome libérera Metternich de sa haine pour l’Empereur et moi je dis qu’il faut que Metternich meure pour que ce crime ne s’accomplisse pas. Demain, j’en parlerai à Duchamp. Je crois qu’il me donnera raison.
Hortense baissa la tête. La logique impitoyable de Felicia la confondait. A la réflexion, il était étonnant, étant donné la haine que celle-ci portait au gouvernement autrichien, qu’une telle idée ne lui fût pas déjà venue.
— Moi aussi, je vous donne raison, Felicia. Mais j’ai peur pour vous.
— Il ne faut pas avoir peur. Dieu nous aidera. Comprenez qu’il y a là une chance ! Débarrassé de Metternich, le vieil empereur se laissera fléchir. Vous avez entendu cette femme, tout à l’heure ? Il aime son petit-fils. Et puis il y a l’archiduchesse Sophie. Elle aussi exècre Metternich ; et comme elle aime le prince, elle fera tout au monde pour l’aider. Ah oui, ce sera un beau jour que celui de la mort de ce misérable ! Un jour que je veux vivre, même si ce doit être pour moi le dernier !
Du coup, Hortense éclata en sanglots.
— Ne parlez pas comme cela, mon amie ! Je ne veux pas que vous sacrifiiez ainsi votre vie. Je vous aime tellement !
— Moi aussi, Hortense, je vous aime beaucoup, dit doucement Felicia en passant un bras autour des épaules de son amie. Assez en tout cas pour vouloir votre bonheur. Ma vie à moi n’a pas beaucoup d’importance, mais la vôtre en a beaucoup. Il faut bien nous rappeler enfin que vous avez un fils… un amour, même si cette souvenance vient un peu tard. Nous nous quitterons avant que je ne frappe. Ce sera, je crois, la meilleure solution. Vous rentrerez en France…
— Mais comment donc ? s’écria Hortense, emportée par une soudaine colère. Et pourquoi pas en compagnie de Patrick Butler ? Ce n’est pas parce qu’il a disparu de chez Maria Lipona qu’il n’existe plus, celui-là. Croyez-vous qu’il a renoncé ? Je suis certaine qu’il se cache quelque part, qu’il nous surveille. Que je parte seule et il me tombera dessus comme la foudre… et jamais je ne pourrai rentrer chez moi.
— Il est certain qu’il faudrait savoir ce qu’il est devenu, soupira Felicia. Duchamp et Pasquini l’ont cherché dans tous les hôtels. Il n’est pas davantage à l’ambassade de France. Il faudrait pourtant s’en débarrasser. Vous ne vivrez jamais tranquille tant qu’il sera accroché à vos basques. D’ailleurs, à présent, il est un danger permanent pour nous tous ici.
— Heureuse de vous l’entendre dire ! Croyez-moi, Felicia, il ne faut faire aucun projet, surtout de l’ordre de celui qui vous occupe, tant que l’on ne saura pas où est passé Butler. Sinon peut-être revenir à notre plan primitif : convaincre le prince de nous suivre…
— Pour ce plan-là aussi, Butler représente un danger. Vous avez eu raison de me le rappeler.
Timour, ce soir-là, reçut l’ordre d’examiner soigneusement les alentours du palais Palm et de naviguer dans les cafés de Vienne à la recherche de renseignements éventuels touchant l’armateur breton.
— Je n’ai pas attendu tes ordres pour me mettre à sa recherche, madame la princesse, déclara le Turc, mais je n’ai pas encore pu mettre la main dessus. Pourtant, avec sa tignasse rouge, il ne devrait pas être si difficile à trouver…
— Cherche mieux ! Et pense qu’il cache peut-être ses cheveux sous une perruque.
Personne ne dormit beaucoup cette nuit-là. La haine réveillée de Felicia lui donnait des palpitations. Quant à Hortense, l’avenir lui apparaissait sous un jour tellement sombre qu’elle ne pouvait évoquer sans angoisse les jours suivants. Un seul espoir dans tout cela : que Duchamp désapprouve le projet homicide de Felicia et s’y oppose d’une manière ou d’une autre.
Or, non seulement il ne poussa pas les hauts cris, mais encore il déclara que c’était là une idée grandiose.
— J’aurais dû y penser ! En vérité, princesse, vous devriez être un homme, et parmi les hommes, un roi. Vous en avez l’âme, la vaillance…
— Ne me dites pas que vous allez l’encourager à cette folie ? gémit Hortense. Ne comprenez-vous pas qu’elle risque d’y laisser sa vie ?
Une immense surprise, où entrait une bonne part de déception, se peignit sur le visage du colonel. Il regarda Hortense avec une immense tristesse :
— Me connaissez-vous si mal ? dit-il amèrement. J’ai dit que c’était là une merveilleuse idée mais, en ce qui concerne la réalisation, il faudrait que je sois un fier misérable si je laissais une femme frapper quand je suis là.
— Que voulez-vous dire ?
— Que si quelqu’un doit tuer Metternich, ce sera moi et personne d’autre ! Et, pardieu, je le ferai avec une joie immense. Une joie dont vous n’avez pas le droit de me priver ! ajouta-t-il en se tournant vers Felicia. Celle-ci haussa les épaules :
— J’aurais dû me douter que vous réagiriez ainsi. Et j’aurais dû garder mon idée pour moi seule.
— Je ne vous l’aurais pas permis, dit Hortense doucement. Si vous n’aviez pas averti le colonel, je l’aurais fait, moi. Il était mon seul espoir.
Silencieusement, Duchamp prit la main d’Hortense et la baisa, mais Felicia demeurait sombre ; visiblement, elle refusait de se laisser arracher son projet meurtrier.
— J’ai un époux à venger, murmura-t-elle.
— Moi, fit Duchamp avec arrogance, j’ai un empereur à venger et tout le peuple de France avec lui !
Il n’y avait rien à ajouter à cela. Felicia capitula, mais à la seule condition qu’elle prendrait sa part de l’attentat, ne fût-ce qu’en aidant Duchamp à fuir, une fois le geste accompli. Et sans plus tarder, on se mit à élaborer le plan qui devait mener le geôlier de l’Aiglon à sa perte.
— En ceci comme en toute autre chose, il faut du soin et de la préparation, dit le colonel. Et, s’il se peut, essayer d’abattre cet homme sans y laisser notre peau…
Dans les jours qui suivirent, Vienne compta un mendiant de plus. Ce mendiant fréquenta d’abord l’église des Minorites puis, au bout de quelques jours, s’en vint prendre position aux abords de Ballhausplatz, la Chancellerie de l’empire. Et, bien sûr, ce mendiant n’était autre que Duchamp, occupé à observer les allées et venues de Metternich.
Lorsque le soir tombait, il quittait sa salle d’armes pour se rendre chez Palmyre où il avait ses habitudes, mais un moment après, le mendiant sortait par la porte des fournisseurs et gagnait son poste. Un poste qu’il avait fallu payer car la confrérie des mendiants était puissante à Vienne, mais Duchamp avait réussi à s’y faire quelques amitiés intéressantes et, contre un peu d’argent, il avait été admis.
Le Ballhausplatz étant proche du palais Palm, Felicia avait bien proposé de le faire surveiller par Timour mais Duchamp avait refusé : même déguisé, le Turc et sa stature impressionnante eussent été trop voyants. Et surtout, Duchamp ne voulait pas que ses amies pussent attirer sur elles l’attention de la police. Le travail était d’ailleurs assez facile. Il suffisait de connaître les heures de sortie du chancelier en fin de journée et de savoir s’il partait seul ou accompagné pour le domaine de Rennwegg où il aimait à résider le plus souvent dès que le printemps venait.
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