— Vous m’aimez mal puisque vous ne songez qu’à me nuire. Si vous consentiez seulement à vous conduire autrement, je n’aurais aucune raison de souhaiter ne plus vous revoir ? Pourquoi ne pas être un ami au lieu d’un ennemi ?

Le blessé eut un ricanement qui s’acheva en grimace douloureuse et appuya sa main sur sa poitrine :

— Un ami ? Qu’est-ce qu’un ami ? Moi, je veux être votre… amant… votre époux, rien d’autre.

— Un ami, c’est l’homme qui vous a blessé. Il m’aime lui aussi, bien qu’il n’espère rien sinon me défendre, me protéger. Je lui dois déjà la vie. A vous, je ne dois que des larmes… et un souvenir honteux.

— Je vous le ferai oublier… je le jure !

— N’y pensez pas et essayez de dormir. Demain je prendrai de vos nouvelles.

Et sans paraître voir la main qu’il essayait de tendre vers elle pour la retenir, Hortense quitta la chambre où d’ailleurs le médecin revenait avec le baron Degerfeld. Elle salua les deux hommes au passage et rejoignit ses amies dans la bibliothèque.

— Je crois, dit-elle à Felicia, que nous pouvons repartir à présent mais, ma chère Maria, je ne vous remercierai jamais assez de vous dévouer à ce point pour nous et d’hospitaliser si généreusement cet homme.

— Laissez donc ! dit la comtesse gaiement, vous savez très bien que j’adore avoir des invités et celui-là, après tout, ne manque pas d’originalité. Il peut être intéressant…

— S’il pouvait tomber amoureux de vous, vous nous rendriez le plus grand des services, fit Felicia.

— Je peux toujours essayer. Quant à vous, efforcez-vous de ne plus penser qu’à ce qui vous attend. Ce soir, vous avez remporté une grande victoire puisqu’on vous a promis une entrevue. C’est la meilleure des nouvelles… Il nous reste à espérer l’aide de Dieu.

Le bel espoir de cette nuit de carnaval s’effrita un peu au cours de la semaine qui suivit parce que aucune nouvelle du prince ne parvint au palais Palm. Felicia et Hortense pensèrent d’abord qu’il était peut-être à nouveau souffrant, mais elles savaient par Marmont, qui devenait un habitué de l’heure du thé, que tout était normal à la Hofburg et que le fils de Napoléon poursuivait, avec le duc de Raguse, ses leçons d’histoire impériale. Alors pourquoi ne donnait-il pas signe de vie ? Se méfiait-il encore ou bien n’avait-il promis que pour se débarrasser de deux femmes qu’après tout il considérait peut-être comme de simples folles ? Mais c’était là une idée difficile à supporter et, d’un commun accord, les deux amies préféraient l’éviter. Felicia trompait son impatience en faisant des armes avec une sorte de rage. Chaque jour, à présent, elle se rendait chez Duchamp et ferraillait durant une grande heure sous l’œil d’Hortense qui l’accompagnait le plus souvent pour s’ennuyer un peu moins. Les thés chez Wilhelmine de Sagan et quelques visites à Maria Lipona chez qui Butler se remettait très lentement ne suffisaient pas à les occuper.

Duchamp trépignait presque autant que ses amies. Le colonel entretenait une énorme correspondance avec certains de ses anciens compagnons restés en France et, par eux, se tenait au courant de ce qui s’y passait.

— Je crois que nous aurions intérêt à faire vite, disait-il. Les choses ne vont pas au mieux pour le roi-citoyen, là-bas. Paris s’agite toujours plus ou moins. Il y a eu des émeutes contre l’Église, des appels à la république à l’annonce des divers mouvements révolutionnaires qui secouent actuellement plusieurs villes d’Italie comme Modène, Bologne, Parme, la Romagne et même les Marches. Louis-Philippe croit apaiser les esprits en faisant supprimer les fleurs de lys de l’écusson royal et du sceau de l’État, mais il n’y a vraiment pas là matière à enthousiasme. Et d’enthousiasme, c’est de cela dont le peuple a le plus grand besoin. Qu’on lui ramène un jeune empereur, beau et tout auréolé de la gloire de son père et il ne pensera plus à aucune république… Mais que faire sinon attendre encore ?

En dépit du froid vif, Hortense et Felicia se promenaient chaque jour au Prater dans l’espoir d’apercevoir le prince dont on leur affirmait qu’il avait coutume de s’y rendre quotidiennement. Mais sans doute ses heures étaient-elles capricieuses car elles ne l’entrevirent qu’une seule fois, au cours de cette mortelle semaine. Encore était-ce derrière la vitre miroitante d’une voiture et elles ne purent même pas voir s’il avait répondu à leur salut, s’il les avait reconnues. Avec son impétuosité, Felicia voulut lancer son attelage sur les traces de la voiture de la Cour, mais Hortense l’en dissuada :

— Cela ne sert à rien. Nous ne pourrions que l’importuner. Continuons plutôt notre promenade… Il fait presque beau.

Le ciel, ce jour-là, était d’un bleu léger, nuancé de gris et l’air avait l’odeur des chevaux et le parfum de la terre humide. Et puis Hortense aimait bien le Prater, qui était certainement l’un des plus beaux parcs d’Europe. Une partie en était peuplée de boutiques, de cafés, de théâtres en plein air, mais sitôt que l’on s’écartait de l’allée centrale, on trouvait des arbres centenaires couvrant de leurs branches immenses de larges espaces d’herbe où, en été, il devait être bien agréable de se promener à pied. Parfois, on apercevait des biches et des chevreuils auxquels personne n’avait le droit de toucher et qui renforçaient encore l’impression délicieuse d’être au cœur d’une véritable forêt. Certains de ces arbres étaient de grands sapins noirs et Hortense, en les voyant, sentait son cœur s’emplir à la fois d’amour et de chagrin parce qu’ils lui rappelaient ceux qui s’élevaient si haut dans les alentours de son petit château de Combert. Et sa pensée, alors, repartait vers l’Auvergne, vers son petit Étienne qui devait bien souvent réclamer sa maman, vers Jean dont le souvenir se faisait de jour en jour plus douloureux.

Comment avait-il reçu sa dernière lettre ? Qu’en avait-il pensé ? Avait-il compris et pardonné celle qui avait osé lui mentir parce qu’elle l’aimait de façon trop exclusive ? Aucune nouvelle n’était arrivée de France en dépit de l’adresse qu’Hortense n’avait pu s’empêcher de donner, mais ce silence commençait à peser cruellement sur la jeune femme quand l’inaction et l’inquiétude lui laissaient la tête vide. C’est pourquoi elle aimait promener au Prater sa mélancolie. Pour le simple plaisir d’y retrouver une nature semblable à celle qu’elle aimait.

La longue semaine s’acheva, une autre la suivit et une troisième commençait quand, enfin, une invitation leur arriva. Une invitation tout à fait inattendue portée par un valet de la Cour : l’archiduchesse Sophie faisait savoir à la princesse Orsini et à la comtesse de Lauzargues qu’elle les attendrait l’après-midi même à 3 heures.

— Que nous veut-elle ? fut la première réaction d’Hortense, mais Felicia voyait plus loin :

— Je croirais volontiers que c’est là le rendez-vous que nous attendions. Nous ne pouvions espérer être convoquées par le prince lui-même. Une femme a plus de latitude pour recevoir d’autres femmes…

En attendant, elle s’en alla prévenir Duchamp pour revoir avec lui l’ensemble du plan qu’ils avaient établi de concert. C’était d’ailleurs l’heure de sa leçon d’escrime.

Il était assez simple, ce plan, et consistait d’abord en une grande réception donnée par Felicia et Hortense au palais Palm. Une réception où l’on inviterait Wilhelmine, ses sœurs, Marmont, le maréchal Maison, quelques anti-Français notoires, quelques étrangers aussi afin de n’éveiller aucun soupçon. Le duc de Reichstadt pourrait y faire une apparition comme il lui arrivait, à présent, d’en faire dans certains salons. Mais il n’en ressortirait pas. Tandis que von Trautheim rentrerait à la Hofburg sous les vêtements du prince, ce qui assurerait aux fugitifs quelques heures d’avance, celui-ci prendrait place dans la voiture de Felicia sous les habits et le passeport d’Hortense qui, elle-même, rejoindrait Duchamp, habillée en garçon afin de suivre, à cheval et à une heure d’intervalle, la berline emportant Felicia et le prince. Des relais seraient disposés par Duchamp et ses amis et l’on se rejoindrait une fois la frontière franchie.

Naturellement, et pour ne pas éveiller l’attention, les bagages seraient faits la veille sous le prétexte d’un séjour dans le château que les Lipona possédaient en Bohême. Une fois hors d’Autriche, Hortense reprendrait sa place et son identité et le prince, en habit bourgeois, suivrait la voiture avec les quelques partisans qui n’attendaient qu’un signal pour se mettre à son service. Duchamp s’était procuré depuis longtemps les passeports nécessaires. Ensuite il faudrait sans doute aviser, Duchamp étant partisan de se réfugier dans la première place forte française dont la garnison pourrait être facilement gagnée, et Felicia préférant rentrer directement à Paris pour y rameuter, rue de Babylone, tous ceux qui brûlaient de voir se lever un nouvel empire.

— Reste à savoir, soupira Hortense en conclusion, si notre prince consentira à se confier à nous pour courir cette aventure.

— Il n’a aucune raison valable de refuser, affirma Felicia. Je sais, par les rapports que Duchamp reçoit de la Hofburg, qu’avec son ami Prokesch François ne cesse d’échafauder des plans d’évasion. Le plus difficile sera peut-être de convaincre ledit Prokesch sans lequel il refuserait sans doute de partir. Mais, au fond, ce que nous proposons est simple et devrait réussir…

Cela paraissait incroyablement facile en paroles. En serait-il de même pour la réalisation ? En rentrant de chez Duchamp, Felicia rapporta un front soucieux. Non seulement il fallait réussir mais encore il fallait faire vite car, en France, les choses commençaient à se présenter un peu moins bien : le ministère Laffitte venait d’être remplacé par celui de Casimir Perier. Or, Laffitte, qui gardait en son cœur le souvenir de l’Empereur, représentait une aide sans prix qui, à présent n’existait plus. Ou, tout au moins, n’offrirait plus la même efficacité.