— Cela ressemble un peu à un assassinat, fit Butler. Nous n’avons même pas de médecin.

— Rassurez-vous, dit le baron Degerfeld. J’ai fait quelques études de médecine. Assez pour porter les premiers secours. Inutile d’aller plus loin, messieurs ! Je crois que cet endroit devrait vous satisfaire…

L’une des tours du rempart dessinait une large demi-lune cernée d’arbres qui laissaient tout l’espace désirable.

— C’est parfait pour moi, dit Duchamp. Et il ôta son domino, puis le frac noir qui moulait sa silhouette nerveuse. Butler l’imita.

— Il faudra donc que ce le soit pour moi. Ma chère, dit-il à Hortense qui s’appuyait au bras de Felicia, cet homme va peut-être vous débarrasser de moi à moins que je ne le tue. Vous pourriez au moins me faire la grâce d’un sourire.

— Je ne souhaite pas que vous vous battiez, fit la jeune femme, et je ne suis venue ici que dans l’espoir de vous faire entendre à tous deux la voix de la raison. Je ne veux pas que le sang coule à cause de moi.

— Ne vous mêlez pas de cela, Hortense ! coupa Felicia. Il est temps que ce Butler reçoive, d’un homme, la leçon qu’il mérite. Et il se peut que vous ne soyez qu’un prétexte.

— Écartons-nous ! dit Maria Lipona. Nous ne ferions que gêner et à présent la parole est aux hommes.

Tandis qu’elles allaient s’asseoir sur le parapet du rempart, les témoins réglèrent les modalités du combat. Ce fut vite fait. La longueur des épées, que le comte von Trautheim avait été prendre chez un ami qui habitait tout près de là, ayant été mesurée, les deux adversaires gagnèrent leurs places et firent quelques pliés pour se mettre en jambes et se réchauffer.

— C’est tout de même étrange, dit Butler en riant. Moi qui aime cette belle dame, je risque de me faire tuer en son honneur mais sans savoir pourquoi par un parfait inconnu.

— Je l’aime aussi, dit Duchamp brièvement en tombant en garde.

— Vous m’en direz tant ! Eh bien, monsieur, à nous deux !

Le combat s’engagea, rapide, brutal. A peine Degerfeld, qui faisait office de directeur du duel, eut-il prononcé le rituel « Allez, messieurs ! » que Butler chargeait son adversaire avec une violence parfaitement inattendue, dirigeant sur lui un bizarre coup tournoyant qui eût été normal au sabre mais qui ne faisait guère partie de la technique de l’épée. Cependant Duchamp était trop rompu aux armes de toutes sortes pour se laisser surprendre et il para le coup sans peine.

— Je savais bien que vous étiez un hussard, ricana Butler en revenant à la charge.

— Vous, en tout cas, je me demande où vous avez appris à vous servir d’une épée comme d’un sabre, fit Duchamp, calme comme à la parade.

— A l’abordage ! Je suis un marin, moi. Pas un freluquet de salon.

— Vous dites n’importe quoi. Battez-vous sans gaspiller votre souffle !

— Merci, pédagogue !

Et il repartit à l’attaque avec une violence qui serra le cœur d’Hortense. De toute évidence, ceci n’avait rien d’un duel mondain. Butler avait envie de tuer et elle était certaine que Duchamp nourrissait le même désir. Or, si l’un de ces hommes mourait à cause d’elle, la jeune femme savait qu’elle se le reprocherait toute sa vie.

Les témoins aussi avaient compris et, par-dessus les crissements du fer, on entendit la voix sévère de Degerfeld :

— Souvenez-vous, messieurs, que ce duel doit s’arrêter au premier sang ! Il n’a jamais été question d’un combat à outrance…

— Monsieur désire visiblement me tuer, lança Duchamp. Souffrez que je ne le permette pas. Ceci est un duel. Pas une leçon !

A son tour, il attaquait. S’élançant sur Butler, il mit sa propre vie en danger une douzaine de fois avant de le forcer à céder du terrain. Rompant pour esquiver, l’armateur, à cet instant, rencontra sous son pied une légère irrégularité de terrain, pierre ou petite motte dissimulée sous la neige et, déséquilibré, faillit tomber mais il se reprit et revint à la charge. Néanmoins ce petit incident avait un peu déréglé son jeu. Soudain, il fut un peu moins adroit, s’en aperçut et n’en éprouva qu’une fureur plus grande. Duchamp aussi s’en rendait compte et plus son adversaire s’énervait, plus il restait calme. Et ce qui devait arriver arriva : après quelques passes d’une extrême rapidité, l’épée de Duchamp s’enfonça de quelques pouces dans la poitrine de son adversaire qui s’abattit dans la neige. Duchamp recula, appuyant la pointe de son arme contre le sol qui se teinta de rouge tandis que Degerfeld se précipitait et s’agenouillait pour examiner la blessure. Les trois femmes le rejoignirent aussitôt.

— Est-il mort ? demanda Felicia.

— Non, mais la blessure doit être sérieuse. Il faut le transporter…

— Emmenez-le chez moi ! dit alors Maria Lipona. Mon cher Trautheim, veuillez aller chercher ma voiture et mes gens et envoyer l’un d’eux prévenir mon médecin.

En attendant, on soulevait Butler pour l’envelopper dans son manteau afin de l’isoler de la neige. Degerfeld venait d’appliquer un premier pansement confectionné avec l’un des jupons d’Hortense prestement déchiré. Celle-ci était au bord des larmes.

— S’il meurt, ce sera ma faute…

— Non, rectifia Felicia. Ce sera entièrement la sienne. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a bien cherché ce qui lui arrive. Et Dieu sait ce qu’il nous préparait encore !…

Soudain, elle s’arrêta puis poussa un cri :

— Doux Jésus ! Nous avons oublié Marmont ! Apparemment, il n’a rien remarqué de ce qui s’est passé et il doit se demander ce que nous sommes devenues. C’est lui qui nous a conduites au bal.

— Je me charge de le prévenir, dit Duchamp. Au surplus, il pourra nous être utile pour la suite de l’histoire vis-à-vis de l’ambassade de France. Puis-je lui dire de vous rejoindre chez la comtesse Lipona ?

— Dites tout ce que vous voudrez, fit celle-ci avec bonne humeur. Cette nuit je recevrais le diable en personne s’il le fallait. Pourquoi donc pas l’affreux duc de Raguse ?

Une demi-heure plus tard, Patrick Butler était couché dans une chambre du palais Lipona et un médecin, assisté de Degerfeld, sondait sa blessure tandis que, dans la bibliothèque, les autres spectateurs du duel qu’avaient rejoint Duchamp et le maréchal Marmont se réchauffaient avec du café et des grogs en attendant le verdict du praticien. Celui-ci fut formel :

— A moins d’un accident, cet homme ne mourra pas. Il a une constitution exceptionnelle. Mais il faut éviter de le transporter avant quelques jours. Le poumon a été atteint et il va lui falloir beaucoup de repos. Pouvez-vous le garder ici, madame la comtesse ? demanda-t-il à Maria Lipona.

— Autant qu’il le faudra. Ce n’est pas la place qui manque. Soyez sûr, mon cher docteur, qu’il sera soigné… et surveillé, ajouta-t-elle avec un regard à l’adresse de Felicia. Mais ne faudrait-il pas prévenir le maréchal Maison qui semble être son correspondant à Vienne, afin qu’il lui envoie au moins son valet de chambre ?

— Je m’en charge, naturellement, dit Marmont. Je dirai à l’ambassadeur ce qui s’est passé… en insistant sur le fait qu’il importunait une dame afin qu’on ne pose pas trop de questions. C’est bien ce que vous voulez, n’est-ce pas ? D’ailleurs je n’ai pas beaucoup de sympathie pour ce… Butler ? Nous sommes d’accord ?

— Nous le sommes ! dit Felicia, qui ajouta avec audace :

— Nous ne tenons nullement à ce que l’ambassadeur de Louis-Philippe se mêle de nos affaires.

— Je vois…

Il se tourna vers Duchamp et, avec un sourire qui le rajeunit soudain d’extraordinaire façon :

— Peut-être faudra-t-il faire preuve de quelque imagination pour que le maréchal admette qu’un simple maître d’armes nommé Grünfeld se soit tout à coup changé en paladin au service d’une jeune et belle dame française ?…

— Nous sommes tous comme ça… en Alsace ! grogna le faux Grünfeld.

— Nous étions surtout tous comme cela dans la Grande Armée. Mais, n’ayez crainte, je garderai mes impressions pour moi…

— Pourquoi le feriez-vous ? dit Felicia avec insolence.

— Peut-être pour qu’il arrive à vos grands yeux noirs de s’adoucir parfois en pensant à moi, princesse. Il se pourrait que je brûle de me dévouer pour vous…

Il prit sa main, la baisa avec un rien d’insistance, salua Maria Lipona, adressa à la ronde un « au revoir » général et quitta la bibliothèque. Le médecin, qui buvait une tasse de café, dit alors :

— J’allais oublier : le blessé réclame une dame qui se nomme Hortense…

— Il n’imagine tout de même pas qu’elle va y aller et, pourquoi donc pas, s’installer à son chevet ? Dites-lui qu’elle est déjà repartie, s’écria Felicia.

— Non, coupa Hortense. Il vaut mieux que j’y aille. Après tout peut-être a-t-il enfin compris ?

— Quand donc cesserez-vous de croire aux fées ?…

— Et moi je pense qu’il faudrait pour cela plus qu’un coup d’épée, renchérit Duchamp. Ce n’est qu’un Breton au crâne dur.

— Bien sûr, mais j’y vais tout de même. Merci à vous, mon ami. Merci de ce que vous avez fait pour moi. Et, se haussant légèrement, elle posa ses lèvres sur la joue du colonel qui, du coup, devint rouge comme une belle cerise :

— Je recommencerai aussi souvent qu’il le faudra et s’il faut le tuer pour de bon…

— Peut-être pourriez-vous laisser ce soin à Timour ? dit Felicia en riant. Lui aussi a un compte à régler avec Butler.

— A dire vrai, celui-ci semblait fort mal en point. Sous son hâle profond, son visage montrait une vilaine teinte grisâtre et ses yeux, quand il les ouvrit à l’approche d’Hortense, étaient curieusement décolorés.

— J’ai senti votre parfum, souffla-t-il péniblement. Vous voilà débarrassée de moi… pour un temps. Mais… pour un temps seulement. Jamais je ne… renoncerai à vous. Je vous aime trop… pour cela.