Le second acte de la Flûte enchantée s’achevait au milieu d’un tonnerre d’applaudissements qui prouvaient que, contrairement aux Parisiens qui allaient au théâtre pour bavarder, les Viennois, eux, y allaient pour écouter. Le rideau se releva plusieurs fois puis la vaste salle se trouva livrée à la vie mondaine. Il était de coutume, comme à Paris, de se rendre visite de loge à loge, les hommes se déplaçant pour aller saluer les femmes qui, elles, ne bougeaient guère. Bientôt, la loge de la duchesse de Sagan se trouva envahie. Où qu’elle allât, Wilhelmine semblait toujours traîner autour d’elle une véritable cour. Felicia et Hortense, qui s’étaient rapprochées, en profitèrent pour dévorer des yeux la loge impériale où d’ailleurs se jouait une petite scène : sanglé dans un frac bleu nuit constellé de décorations, le prince de Metternich venait d’y faire son entrée et s’inclinait devant l’archiduchesse alors occupée à bavarder joyeusement avec son neveu.
A l’aspect du nouveau venu, le sourire de la jeune femme s’effaça et ce fut avec un air d’ennui véritablement impérial qu’elle laissa le chancelier effleurer de ses lèvres son gant de soie brodée. Puis elle se détourna légèrement tandis que Metternich s’adressait au jeune prince comme si ce qu’ils pouvaient se dire ne l’intéressait en rien.
Dans l’entourage de Wilhelmine, quelqu’un dit :
— L’aversion de l’archiduchesse Sophie pour Metternich est de plus en plus évidente. Je pense qu’elle finira par lui tourner carrément le dos.
— Elle le déteste à ce point ? Mais pourquoi ? demanda Felicia, intervenant tranquillement dans la conversation.
Celui qui avait parlé, un jeune fat portant un nom d’Europe centrale extrêmement difficile à retenir et plus encore à orthographier, se mit à rire :
— Elle lui reproche sa politique. Quelle audace, n’est-ce pas, pour une petite archiduchesse ? Il est vrai qu’elle aurait, paraît-il, sur la question, des idées tout à fait personnelles. Et des ambitions…
— Justifiées si elle doit coiffer un jour la couronne impériale ?
— Oh ! cela n’aurait rien d’étonnant ! Ferdinand, l’héritier du trône, est un simple d’esprit. Son frère François-Charles pourrait lui succéder assez vite. Mais je crois surtout que le plus grand grief de Sophie tient à la rigueur dans laquelle Metternich tient le jeune Reichstadt…
Brusquement, Hortense, qui suivait le dialogue avec attention, cessa d’écouter. Son regard, errant sur la salle, venait de se fixer sur la loge dans laquelle le nouvel ambassadeur de France, le maréchal Maison, étalait son ventre et ses favoris gris curieusement hérissés auprès d’une dame d’un âge certain coiffée en barbes de dentelle et emballée de velours pourpre qui devait être sa femme. Derrière eux, trois hommes causaient ensemble dont l’un était le maréchal Marmont, et le second, un petit homme mince à cheveux gris. Mais le troisième érigeait, sur un habit vert foncé, une crinière rousse dont la vue accéléra les battements du cœur d’Hortense. Cette chevelure… cette tournure… ce visage dont elle n’apercevait qu’un profil perdu mais qu’elle croyait bien reconnaître… est-ce que ce n’était pas Patrick Butler ?
Elle avait guetté son apparition tout au long du voyage mais, depuis qu’elle était à Vienne, elle avait fini par penser qu’il avait perdu sa trace, qu’il avait renoncé et que, peut-être honteux de sa conduite envers une femme mais somme toute satisfait, il était reparti vers ses brumes bretonnes et une maison d’armement naval qui tout de même devait réclamer sa présence de temps en temps. Et voilà qu’il apparaissait brusquement dans ce théâtre viennois !… Mais était-ce vraiment lui ? Une ressemblance était toujours possible…
Décidée à en avoir le cœur net et poussée par une sorte de panique, Hortense, sans autre explication, bousculant même Felicia, se précipita hors de la loge et, ramassant ses amples jupes de taffetas rose pâle, s’élança au long de la galerie en demi-cercle qui contournait les loges. Elle ne voyait rien, elle n’entendait rien. Pas même l’appel de Felicia qui s’élançait à sa poursuite. Elle ne savait pas très bien ce qu’elle ferait, ce qu’elle dirait si l’homme était bien Butler mais il fallait qu’elle le voie de près.
Un choc brutal arrêta son élan et elle se retrouva le nez contre une épaule vêtue de velours bleu azur :
— Mon Dieu, madame, où courez-vous si vite ? dit une voix douce et bien timbrée tandis que deux mains fermes la retenaient de tomber. Elle s’écarta, voulut s’excuser et resta sans voix. L’homme qu’elle venait de heurter si brutalement n’était autre que le duc de Reichstadt, qui sortait tout juste de la loge impériale.
Les jambes fauchées, elle plongea dans ce qui pouvait passer à la rigueur pour une révérence.
— Mon… monseigneur, réussit-elle à balbutier d’une voix presque blanche, je… je demande… pardon à…
Le prince eut un sourire qui pénétra jusqu’au fond du cœur d’Hortense.
— Je parie que vous êtes française, dit-il en riant. Savez-vous que votre allemand est détestable ?
— Je le crois volontiers, monseigneur, fit-elle, en français cette fois. Je ne sais que quelques phrases et encore bien mal.
— Comme vous avez raison ! Quand on a la chance d’être français, on ne devrait jamais parler une autre langue. Je vous salue, madame…
Deux officiers l’avaient rejoint et il s’éloignait déjà pour entrer dans une autre loge. Hortense resta là, ne sachant plus bien où elle en était, ce qui permit à Felicia de la rejoindre.
— Eh bien, ma chère, fit-elle en souriant, vous avez d’étranges façons de faire connaissance avec les gens qui vous intéressent ! Mais me direz-vous ce qui vous a pris de partir ainsi en courant ?
Hortense passa sur son front une main qui tremblait :
— J’ai aperçu un homme dans la loge du maréchal Maison, un homme qui causait avec le duc de Raguse…
— Et alors ?
— Je suis presque certaine que c’était Patrick Butler. En tout cas, il lui ressemblait beaucoup… la même couleur de cheveux… la même stature…
Felicia prit doucement mais fermement le bras de son amie et l’obligea à revenir sur ses pas.
— Si vous vous précipitez ainsi sur tous les rouquins que vous apercevez, vous aurez des aventures désagréables. Il me semble que, si cet homme nous avait suivies, nous le saurions déjà. Et d’ailleurs, en admettant que ce soit lui, qu’alliez-vous lui dire ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Ce que je voulais, c’était une certitude. Vous n’imaginez pas comme il me fait peur.
— Avec moi, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. A présent, regagnons la loge. Le spectacle va reprendre et nous pourrons observer à notre aise les gens de l’ambassade de France.
Mais, dans la loge du maréchal Maison, il n’y avait plus que Marmont et le petit homme à cheveux gris. Les jumelles des deux jeunes femmes eurent beau fouiller la salle, elles ne rencontrèrent Butler nulle part. Néanmoins, Felicia désigna à son amie un homme roux, vêtu d’un habit vert, qui était assis à l’orchestre et que la musique semblait plonger dans une sorte d’extase.
— C’est sûrement cet homme que vous avez vu…
Mais Hortense n’était pas convaincue. L’émotion qu’elle avait éprouvée était encore très fraîche et elle se promettait de poursuivre ses investigations dès le prochain entracte, quand, au beau milieu d’un grand air, Wilhelmine se leva, bâilla et déclara qu’il était temps de rentrer. Elle ne venait jamais au théâtre que pour passer un moment, se montrer et recevoir les hommages de l’entracte. Évidemment, il n’était jamais élégant d’arriver au début d’un spectacle mais Wilhelmine estimait qu’il n’était pas de meilleur ton d’y rester jusqu’au bout. Et comme, chez elle, arrivée et départ s’effectuaient toujours dans une sorte de brouhaha et d’agitation, comédiens et chanteurs préféraient de beaucoup que la loge de la duchesse de Sagan demeurât vide. Le public aussi d’ailleurs qui ne se gênait pas pour protester. Mais force fut aux invités de la duchesse de la suivre dans sa retraite.
Hortense dormit mal cette nuit-là et fit des cauchemars. L’idée que Patrick Butler était à Vienne s’était emparée de son esprit et s’y accrochait, gâchant la joie qu’elle avait eue de sa brève rencontre avec celui que Wilhelmine s’obstinait à appeler, non sans dédain, le petit Napoléon… Et elle avait si mauvaise mine quand elle rejoignit Felicia pour le petit déjeuner que celle-ci s’inquiéta.
— Vous n’allez tout de même pas vous rendre malade ? Je vais faire porter un billet au maréchal Marmont pour le prier de passer nous voir. Puisque vous l’avez vu parler avec cet homme, il doit bien savoir de qui il s’agit ? Et si cela ne suffit pas, nous pourrions demander à Duchamp d’essayer de savoir si Butler est à Vienne. Il connaît tous les hôtels.
L’idée de voir Marmont n’enchantait pas Hortense. Elle n’avait aucune sympathie pour l’homme et gardait rancune au traître d’Essonne. En outre, elle était agacée par la cour pressante qu’il faisait à Felicia et que la jeune femme accueillait, selon elle, de façon trop souriante. Elle avait tenté de s’en expliquer avec Felicia mais celle-ci n’avait fait que rire :
— Bien sûr que cet homme me déplaît ! Mais on ne prend pas les mouches avec du vinaigre et il peut nous être fort utile.
— Je ne crois pas. Duchamp dit qu’il échoue dans tout ce qu’il entreprend. Et puis il change un peu trop facilement d’avis. Voyez-le ! Après avoir suivi Charles X jusqu’en exil, le voilà qui papillonne autour de l’ambassade de France. Je parie qu’il brûle de servir Louis-Philippe…
— Il n’a aucune chance. Les Parisiens ont trop bonne mémoire et le lapideraient s’il osait reparaître dans les alentours des Orléans. En revanche… s’il revenait en serviteur dévoué de Napoléon II, il pourrait se voir accorder peut-être une chance de finir ses jours sur la terre de France. C’est, du moins, ce que je commence tout doucement à lui glisser dans l’esprit. Aussi, ma chère, faites-lui bonne figure. Vous m’aiderez…
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