Durant ces mois de chagrin et de découragement, Catherine avait un peu maigri et, dans ce costume sévère, elle avait l'air d'un jeune garçon de grande maison.

Moins à l'aise était certainement Sara dont les formes opulentes s'accommodaient mal du costume masculin bleu ardoise dont on l'avait affublée. Mais elle n'était pas femme à se soucier longtemps de son apparence et goûtait pleinement le plaisir de chevaucher à nouveau, en plein air, en pleine nature. Le frère Chariot suivait, égrenant son chapelet en homme qui a la longue habitude de laisser sa monture le mener. La marche était fermée par trois hommes d'armes qu'Ermengarde avait obligé son amie à accepter comme escorte. Toute la journée, on avait couru à travers les plateaux monotones du Châtillonnais, coupés de forêts qui semblaient ne jamais devoir finir. Au soir, on entra dans la double cité de Châtillon.

Catherine, tournant résolument le dos au massif château des ducs de Bourgogne où, sur le simple énoncé de son nom, elle eût été accueillie avec empressement par le châtelain, choisit de descendre à l'hostellerie de l'abbaye Saint-Nicolas. Pour elle, le geste était symbolique. Désobéissant à Philippe, renonçant à lui pour se joindre à ses ennemis, elle n'avait plus que faire de ses châteaux. Fatiguée par la journée de cheval, elle dormit comme une souche, se réveilla à l'aube, dispose et pleine d'une ardeur qu'elle n'avait pas connue depuis bien longtemps.

La seconde journée de marche fut à peu près semblable à la première. Le paysage se coupait parfois de profondes vallées qui en rompaient la monotonie. Le train que l'on menait semblait mortellement lent pour l'impatience de Catherine, tenaillée par la hâte de voir à l'horizon les remparts d'Orléans, mais si l'on voulait ménager les chevaux, une allure raisonnable s'imposait. On ne pouvait faire plus de douze à quinze lieues par jour pour que les bêtes allassent sans souffrir jusqu'au bout du voyage. Une auberge de pèlerins accueillit ce soir-là les voyageurs et les soldats employèrent une partie de leur soirée à nettoyer et aiguiser leurs armes. Dès le lendemain, on quitterait les territoires de Bourgogne et le danger de mauvaises rencontres deviendrait sérieux. Mais, de ce danger-là, Catherine n'avait cure. Une seule chose comptait désormais pour elle : rejoindre Arnaud.

Une pluie diluvienne noyait le paysage quand, au matin du troisième jour de marche, la petite troupe se mit en route.

Des trombes d'eau se déversaient sur la terre, brouillant les contours, trempant jusqu'aux os les six cavaliers.

— Il faut nous arrêter, Catherine, dit Sara vers le milieu du jour.

— Nous arrêter où ? fit Catherine nerveusement. Nous ne sommes plus en terrain assuré et même les maisons-Dieu peuvent cacher des pièges. Il nous reste encore une lieue à peine pour atteindre Coulanges-la-Vineuse.

Nous nous y arrêterons.

— Coulanges n'est pas sûr, objecta l'un des archers d'escorte. Un brigand Armagnac, Jacques de Pouilly, qui se fait appeler Fortépice, en tient le château. Il vaudrait mieux gagner Auxerre.

Auxerre n'est pas plus engageante, coupa Catherine fermement. Au surplus, notre troupe n'a rien d'attirant pour un brigand. Par ce temps affreux, votre Fortépice doit être enfermé dans sa grande salle, devant un feu bien flambant, à jouer aux échecs avec un de ses hommes. Il y a bien un couvent quelconque à Coulanges ?

— Oui, mais...

— C'est là que nous nous arrêterons, sans entrer dans le bourg. Nous n'en bougerons jusqu'à l'aube où nous repartirons. Ah ! çà, messires soldats, auriez- vous peur ? En ce cas, il vaudrait mieux pour vous regagner la Bourgogne encore si proche...

— Madame, Madame..., reprocha frère Etienne. Il faut beaucoup de courage pour s'avancer ainsi en pays ennemi. Ces hommes ne font que leur devoir en vous mettant en garde.

Pour toute réponse, Catherine haussa les épaules, piqua légèrement son cheval des éperons et força l'allure. Bientôt, le coteau de Coulanges-la-Vineuse, couronné de son château, se silhouetta en grisaille derrière le rideau de pluie. Mais, à mesure que l'on approchait, une inquiétude vague se glissait dans l'âme de la jeune femme. Le paysage, qui avait dû être autrefois riant et fertile, était étrangement sinistre. Les terres paisibles et encore protégées de Bourgogne avaient disparu. Le sol noir paraissait brûlé et ne montrait que de rares chicots de bois tordu qui avaient dû être des ceps de vigne. De loin en loin, une maison écroulée, un tas de cendres froides ou, pire encore, un corps pendu à quelque branche qui achevait de se corrompre sous la pluie... Au passage d'une maison encore debout, Catherine et Sara, horrifiées, se cachèrent les yeux : barrant la porte de la grange d'une sinistre croix blême, il y avait le corps nu, crucifié et éventré d'une femme aux longs cheveux noirs.

— Mon Dieu ! murmura Catherine épouvantée... Mais où sommes-nous donc ?

Le soldat qui avait tenté de la détourner de sa route intervint encore :

— Je vous l'ai dit, Madame, ce Fortépice est un bandit... mais je ne pensais pas que c'était à ce point ! Voyez, devant nous, ces bâtiments en ruine : c'est le couvent où vous espériez vous arrêter. Il a dû l'incendier, le misérable ! Il faut fuir, Madame, pendant qu'il est temps encore. Le mauvais temps, comme vous le pensiez, aura peut-être retenu au château Fortépice et ses brigands. Mais il ne faut pas tenter le diable ! Voyez ce sentier, sur la gauche, qui s'enfonce dans le bois, prenons-le. À deux lieues d'ici, environ, nous trouverons les carrières de Cour- son où nous pourrons prendre abri pour la nuit car, du château de Courson, je ne suis guère plus sûr, ne sachant pas qui le tient.

Glacée par l'affreux spectacle qu'elle venait de contempler, Catherine n'objecta rien. Elle laissa l'homme prendre son cheval par la bride et le diriger vers le chemin qui s'enfonçait à travers bois. Le sentier serpentait entre deux impénétrables taillis qui semblaient des murs de branchages enchevêtrés. De loin en loin, un rocher gris faisait une trouée. A mesure que l'on s'enfonçait dans le bois, la route se rétrécissait et les branches des arbres se rejoignant d'un bord à l'autre finirent par en faire une sorte de tunnel qui allait s'assombrissant. On n'entendait pas d'autre bruit que le pas des chevaux et, de temps à autre, le cri d'un oiseau en vol. Et, soudain, ce fut l'attaque...

De derrière un mur rocheux, du haut de plusieurs arbres, des hommes bondirent sur la route, saisirent les chevaux par la bride tandis que d'autres, s'agrippant, deux à la fois, aux cavaliers, les désarçonnaient et les jetaient à terre. En un clin d'œil, Catherine et ses compagnons se retrouvèrent solidement ligotés, jetés dans la boue du chemin sans cérémonie. La bande qui les avait assaillis était formée d'hommes vigoureux, suffisamment dépenaillés, mais tous les visages étaient masqués d'un chiffon qui ne laissait voir que les yeux. Seules les armes étaient de bonne qualité et reluisantes. L'un des hommes, le seul qui portât une brigandine de plaques d'acier sur son justaucorps de buffle, une longue épée et des éperons de chevalier, se détacha du groupe et vint examiner les captifs.

— Pas fameuse, la prise, grogna l'un des brigands. Les bourses ne sont pas grasses. Autant les pendre tout de suite !

— Il y a les chevaux et les armes qui sont de bonne qualité, coupa sèchement celui qui semblait le chef. Et c'est moi qui décide.

Il courbait un peu sa haute taille maigre pour mieux examiner ses prisonniers et, soudain, il éclata de rire tandis qu'il ôtait le chiffon crasseux drapé sur son visage. Catherine vit avec quelque surprise qu'il était beaucoup plus jeune qu'elle n'aurait cru : vingt-deux ou vingt-trois ans peut-être. Cependant tous les stigmates du vice précoce étaient inscrits sur cette figure sèche aux lèvres molles mais aux yeux aigus de rapace.

— Il n'y a que trois hommes dans cette brillante cavalcade ! s'écria-t-il.

Le reste est composé d'un moine et, Dieu me pardonne, de deux femmes.

— Deux femmes ? fit l'autre brigand avec stupeur, en se penchant à son tour pour mieux voir. Celle-ci, oui, ça crève les yeux, mais j'aurais bien juré que l'autre était un garçon.

Pour toute réponse, le chef tira sa dague, fendit le pourpoint de Catherine frémissante de rage, dénudant une partie de sa poitrine.

Avec un garçon comme ça, on doit pouvoir se passer de femmes, grogna-t-il joyeusement. Mais elle est trop mince pour moi ! J'aime les filles bien dodues. L'autre me convient mieux.

— Espèce de pourceau ! s'écria Catherine écumant de colère. Vous paierez cher l'audace d'avoir porté la main sur moi. Je suis la comtesse de Brazey et Monseigneur le duc de Bourgogne vous fera regretter cette agression... et ce geste !

— Je me moque du duc de Bourgogne comme d'une guigne, ma belle !

Et je vais te dire mieux : je considère qu'auprès de ce prince des traîtres, je suis un ange, moi, Fortépice... Mais, bien que mes gestes te déplaisent, je vais m'en permettre un autre, rien que pour voir si tu mens.

D'un revers de main, il arracha le camail qui couvrait la tête, le cou et les épaules de la jeune femme par-dessus son pourpoint. Les épaisses nattes dorées qu'elle avait soigneusement serrées autour de sa tête apparurent et brillèrent doucement sous la lumière pauvre que dispensait ce jour pluvieux.

Fortépice la considéra un instant, songeur, puis :

— La comtesse de Brazey, la belle maîtresse de Philippe de Bourgogne, passe pour avoir les plus beaux cheveux du monde. Si ce ne sont pas ceux-là, je veux bien être pendu !

— Soyez tranquille, fit Catherine sèchement, cela viendra !

— Le plus tard possible ! Allons, la prise est meilleure que je ne croyais.