— Non, je n'ai rien contre vous. C'est le mariage que je déteste et c'est lui que je voulais détruire. Vous mort... -
— Le duc Philippe en eût choisi un autre. Croyez- vous que, sans son ordre formel, j'aurais accepté de vous donner mon nom, de faire de vous ma femme ? Je ne vous connais même pas et vous êtes de fort petite naissance, mais...
Rageusement, Catherine, rouge jusqu'aux oreilles, lui coupa la parole :
— Vous n'avez pas le droit de m'insulter. Je vous le défends. Pour qui vous prenez-vous donc ? Vous n'êtes jamais que fils d'orfèvre, comme moi-même !
— Je ne vous insulte pas. Je dis ce qui est et je vous serais reconnaissant de me laisser finir. C'est bien le moins que vous puissiez faire après l'incident de cette nuit. Je disais donc : vous êtes de petite naissance et sans fortune, mais vous êtes belle. Je peux même dire que vous êtes la plus belle fille que j'aie jamais vue... et sans doute qu'ait jamais vue le duc. Si j'ai reçu ordre de vous épouser c'est dans un but bien précis : celui de vous élever jusqu'à la Cour... et jusqu'au lit du maître auquel vous êtes destinée !
D'un bond, Catherine se dressa sur ses pieds, dominant l'homme étendu :
— Je ne veux pas. Je refuse d'être livrée au duc Philippe comme un objet ou une serve !...
D'un geste, Garin la fit à la fois taire et se rasseoir. Un mince sourire étira sa bouche devant cette enfantine révolte et sa voix se radoucit.
— Nous sommes tous, plus ou moins, les serfs de Monseigneur et vos désirs, pas plus que les miens d'ailleurs, ajouta-t-il avec une certaine amertume, n'ont d'importance. Jouons franc-jeu, si vous le voulez bien, Catherine, car c'est notre seule chance d'éviter de nous haïr et de nous livrer une insupportable guerre sourde. Ni vous, ni moi n'avons le pouvoir de résister à l'ordre du duc ni à ses désirs. Or ses désirs, ou plutôt son désir, c'est vous. Même si le mot brutal vous choque, il faut que vous entendiez la vérité !
Il s'arrêta un moment pour reprendre sa respiration, saisit une coupe d'argent qui se trouvait à son chevet auprès d'un hanap de vin et d'une assiette de fruits, la vida d'un trait et tendit l'assiette à la jeune fille.
Machinalement, Catherine prit une pêche. Garin poursuivit :
— Que nous refusions l'un ou l'autre ce mariage imposé et c'est la hache pour moi, la prison pour vous et les vôtres, peut-être pire. Le duc n'aime pas qu'on lui résiste. Vous avez tenté de me faire tuer. Je vous le pardonne bien volontiers car vous ne saviez pas ce que vous faisiez. Mais si le coup avait réussi, si j'étais tombé sous la dague de ce malandrin, vous n'étiez pas libérée pour autant. Philippe eût désigné quelqu'un d'autre pour vous passer l'anneau au doigt. Il va toujours droit au but qu'il s'est fixé, ne l'oubliez pas, et rien ne peut l'en détourner !
Catherine, vaincue, baissa la tête. L'avenir lui apparaissait plus noir encore et plus menaçant. Elle se trouvait au centre d'une toile d'araignée qu'elle était trop faible, avec ses mains d'enfant, pour déchirer. C'était comme un lent tourbillon d'eau, comme il s'en crée dans les rivières, qui l'emportait jusqu'au trou central, inévitable...
Pourtant, elle dit encore, sans oser regarder Garin :
— Ainsi, vous, un seigneur, vous acceptez sans broncher de voir celle qui portera votre nom devenir maîtresse du prince ? Vous ne ferez rien pour l'en empêcher ?
Garin de Brazey haussa les épaules et se remonta sur les nombreux oreillers de soie qui l'étayaient.
Je n'en ai ni le moyen ni le désir. D'aucuns considéreraient cela comme un honneur. Pas moi, je vous le concède. Il est bien évident que, si je vous aimais, les choses seraient plus pénibles, mais...
Il s'arrêta un instant comme s'il cherchait ses mots. Son regard demeurait attaché au visage rougissant de Catherine qui, à nouveau, se sentait mal à l'aise. Elle releva la tête d'un air de défi :
— Mais ?
— Mais je ne vous aime pas plus que vous ne m'aimez, ma chère enfant, acheva-t-il doucement. Vous voyez que vous pouvez bannir tout remords. Je ne vous en veux même pas d'avoir comploté ma mort...
Rappelée soudain au but de sa visite, Catherine saisit la balle au bond :
— Prouvez-le-moi alors !
— Vous le prouver ?
Le visage de Garin exprimait la surprise. Ses sourcils se froncèrent et un peu de sang monta à ses joues pâles. Craignant un éclat, Catherine se hâta d'enchaîner :
— Oui... Je vous en supplie ! Celui qui vous a attaqué est un vieil ami à moi, c'est même mon seul ami. C'est lui qui nous a cachées après la mort de mon père, lui encore qui nous a fait fuir Paris insurgé, amenées ici en sûreté. Je lui dois ma vie, celle de ma mère, de ma sœur... Il n'a agi que par tendresse pour moi, parce qu'il se jetterait au feu si je le lui demandais. Je ne veux pas qu'il meure à cause de ma sottise. Je vous en supplie !... faites quelque chose.
Pardonnez-lui aussi, faites-le libérer... Il est vieux, malade...
— Pas si malade que cela ! fit Garin avec son mince sourire. Il est encore très vigoureux. J'en sais quelque chose !...
Oubliez-le. Pardonnez-lui... Vous êtes puissant, vous pouvez arracher un malheureux à la potence. Je vous en serais tellement reconnaissante !
Emportée par le désir de sauver Barnabé, Catherine avait quitté son siège et s'était avancée vers le lit. Elle se laissa glisser à genoux auprès de l'énorme couche et tendit vers le blessé un visage soudain inondé de larmes et deux mains tremblantes. Garin se redressa et se pencha un bref instant vers le joli visage en larmes, dans lequel les yeux violets étincelaient comme des pierres précieuses. Ses traits s'étaient durcis, son nez se pinçait.
— Relevez-vous, ordonna-t-il d'une voix rauque, relevez-vous tout de suite. Et ne pleurez plus !... Je vous interdis de pleurer devant moi !
Une colère sourde grondait dans sa voix et Catherine, interdite, obéit machinalement, se releva et recula de deux pas sans quitter des yeux le visage convulsé de l'argentier. Les yeux détournés, celui-ci expliquait maladroitement :
— Je hais les larmes !... Je ne peux supporter de voir pleurer une femme ! Allez-vous-en maintenant... Je ferai ce que vous voudrez ! Je demanderai la grâce de ce malandrin... mais partez ! Partez tout de suite, vous m'entendez...
Il désignait la porte à la jeune fille terrifiée. Catherine ne comprenait rien à la soudaine colère de Garin. Elle reculait à petits pas prudents vers la porte, hésita un instant au seuil, mais avant de franchir la porte, rassembla son courage :
— Merci, dit-elle seulement.
Mi-soulagée, mi-inquiète, à cause de l'étrange attitude de Garin, Catherine, escortée de Sara, rentra à l'hôtel de Champdivers où la maîtresse de maison lui délivra une homélie sur la modestie et la retenue qui conviennent à une véritable dame et, à plus forte raison, à une jeune fille. Catherine écouta sans protester, heureuse de la tournure que prenaient les événements. En effet, il ne lui venait même pas à l'idée de mettre en doute la parole de Brazey. Il avait dit qu'il ferait libérer Barnabé et elle était sûre qu'il le ferait. Il n'y avait qu'à attendre...
Malheureusement, la demande en grâce de l'argentier arriva trop tard. Le vieux truand avait été mis à la torture pour lui faire avouer les raisons de son geste et n'avait pas résisté : il était mort sur le chevalet, sans rien dire. Ce fut Jehan des Écus qui vint dès le lendemain matin, apprendre la nouvelle à Sara.
Enfermée chez elle, Catherine désespérée sanglota toute la journée, pleurant son vieil ami et se reprochant amèrement de l'avoir envoyé, bien inutilement, à une mort aussi cruelle. Des images du passé lui revenaient en foule: Barnabé et sa houppelande à coquilles, vendant ses fausses reliques au portail de Sainte-Opportune, Barnabé dans son antre de la Cour des Miracles, ravaudant ses habits ou discutant avec Mâchefer, Barnabé à l'assaut de la maison de Caboche, Barnabé dans la barque qui les emmenait au fil de la Seine, ses longues jambes étendues devant lui, récitant des vers...
Au soir de ce triste jour, Sara apporta à Catherine un petit paquet soigneusement cacheté que lui envoyait Garin de Brazey. Quand elle l'eut ouvert, elle vit qu'il contenait une dague toute simple, au manche de corne simplement gravé d'une coquille et qu'elle reconnut aussitôt : la dague de Barnabé, celle qui lui avait servi à frapper Garin... Deux mots l'accompagnaient, rien que deux mots :
« Je regrette !... » avait seulement écrit Garin.
Un long moment, Catherine garda dans sa main l'arme grossière. Ses larmes ne coulaient plus. La mort de Barnabé marquait la fin d'un chapitre de son existence et le début d'un autre. Dans sa paume, le manche de corne se réchauffait, reprenait vie comme si la main du Coquillart l'eût quitté l'instant précédent... Lentement, Catherine se dirigea vers le petit coffret de bois sculpté que lui avait donné l'oncle Mathieu et y déposa la dague. Puis elle alla s'agenouiller devant une petite statue de la Vierge Noire qui ornait un coin de sa chambre et devant laquelle brûlaient deux cierges. La tête dans ses mains, elle pria longtemps pour laisser à son cœur le temps de se calmer.
Quand elle se releva, elle avait pris la décision de ne plus lutter contre son destin. Puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, puisque tout semblait se liguer contre sa liberté, elle épouserait Garin de Brazey. Mais nulle puissance au monde, pas même le duc Philippe, ne pourrait arracher de son cœur celui qui l'occupait tout entier, sans espoir mais sans partage. Elle ne cesserait pas d'aimer Arnaud de Montsalvy.
CHAPITRE VIII
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