À d'autres moments, Peyrac grinçait des dents. Le jeu lui semblait dangereux et il était assez fin pour discerner que le comte de Loménie inspirait à sa femme une réelle sympathie. Il pourrait y avoir un jour, entre ces deux-là, un peu plus que de l'amitié. Mais il laissait faire, conscient que rien dans l'attitude d'Angélique ne pouvait inspirer du courroux à un mari épris, conscient également que d'essayer de transformer, de contraindre une telle nature chaleureuse, spontanée, séductive par essence, eût été inutile et presque criminel. Elle avait régné sur Versailles, sur des princes... Elle gardait le charme impérieux et irrésistible de ceux qui sont faits pour être au-dessus des autres, car le don de séduction confère aussi une sorte de royauté.

Chapitre 6

Dès ces premiers jours, en hôtesse qui connaît ses devoirs, Angélique avait proposé au père Massérat un réduit pour qu'il pût réciter sa messe quotidienne. Le jésuite s'en était montré très reconnaissant, bien que, lui expliqua-t-il, la règle de saint Ignace dispensait ses religieux de cette obligation de célébrer chaque jour le Saint Sacrifice. Ils pouvaient se contenter de deux oraisons par semaine, même solitaires. Ils n'étaient pas tenus à entendre des confessions, ni d'officier, même à la demande des croyants.

La seule chose qu'ils ne pouvaient refuser, c'était l'extrême-onction, en cas de danger de mort par accident du prochain.

Quant à leurs propres devoirs envers Dieu, la communion de la messe devrait être remplacée par la communion par l'Esprit. Soldats d'avant-garde de l'armée du Christ, ils avaient la liberté de ceux qui tracent la route, le choix de leurs actes, et de trop rigides ou absorbantes disciplines ne devaient pas venir entraver leurs mouvements. Il n'en restait pas moins fort heureux de pouvoir célébrer à Wapassou le Saint Sacrifice, source de réconfort pour le missionnaire isolé. Il avait avec lui sa chapelle de voyage, un coffre modeste en bois, recouvert de cuir noir, clouté, contenant un calice, une patène, des burettes, un ciboire, divers linges sacrés, un missel et un évangile. Le tout avait été offert par la duchesse d'Aiguillon, bienfaitrice.

Nicolas Perrot, les Espagnols, Yann Le Couénnec se rendaient à la messe et ils étaient visiblement contents de pouvoir pratiquer leur religion.

Le père Massérat, lui, ne s'en réjouissait pas. S'il était fort obligeant dans la vie commune, il n'avait pas le sens séculier paroissial. Il était venu en Amérique pour les Indiens. Les Blancs ne l'intéressaient pas.

De plus, théologien remarquable, grand lettré, fasciné par la splendeur de Dieu qu'il découvrait un peu plus dans chacune de ses méditations, la piété grossière de l'homme humble et ignare, qui ose se mêler de converser avec son Créateur, l'agaçait. Pour un peu, il eût déploré que Dieu lui-même l'y autorisât.

Comme beaucoup de ses collègues, il préférait la solitude, le tête-à-tête avec le divin mystère. Il fronçait les sourcils lorsqu'il voyait se glisser sur ses traces, dans les lueurs pauvres des deux cierges, de chaque côté de son autel de fortune, l'un ou l'autre des soldats espagnols, ou le jeune Breton, ou même Perrot, qui appuyait sa grosse épaule au chambranle de la porte et qui restait là, bras croisés, sa tignasse broussailleuse de Canadien inclinée pieusement. Ne pas oublier que saint Ignace était Espagnol !... Le père Massérat s'évertuait à la patience envers les compatriotes du fondateur. Alors le jeune Breton lui servait la messe avec piété. À tous ces fidèles tassés dans la pénombre, il distribuait le pain de vie, la petite hostie blanche. Le père Massérat pensait qu'à quelques pas il y avait des hérétiques qui ne pouvaient voir un crucifix sans tomber du haut mal, et qui, en ce même temps, se livraient à leurs prières coupables.

Dans la cuisine, des femmes commençaient d'aller et de venir, de couper du petit bois, de frapper le briquet. On entendait crépiter les flammes et le bruit des chaudrons qu'on accrochait aux crémaillères, celui de l'eau qu'on versait. Des bâillements d'hommes qui s'éveillent.

Parfois une petite voix d'enfant, grêle comme un grelot, et qui fusait pour s'interrompre subitement sur sa note la plus haute car on avait dû lui faire signe de se taire. Plus près encore, dans l'atelier, des sons plus rudes, ceux des instruments qui se posaient sur l'établi, le chuintement d'un soufflet de la forge qui se mettait en marche, et des murmures de voix graves, posées, qui là aussi échangeaient les répons d'un rituel en termes sibyllins. Un nègre immense, jovial et intimidant, si savant qu'on en demeurait confondu, un métis à tête de fanatique, un Méditerranéen qui lui ressemblait et qui connaissait les profondeurs de la mer, un muet blafard, un Auvergnat brutal, des jeunes gens beaux comme des archanges... On entendait des bruits de pierres, de rocs, de terre qu'on tamisait, qu'on broyait, des odeurs de braise, de fer, de soufre.

Le père Massérat se disait qu'il aurait un rapport fort intéressant à faire lorsqu'il regagnerait Québec.

Chapitre 7

Angélique entreprit de nettoyer les armes, de les examiner, de s'assurer de leur bon fonctionnement et de les faire briller de tous leurs feux. C'était une tâche dont elle s'acquittait avec tant de soin et de minutie, un tel savoir-faire digne d'un vétéran un peu maniaque, que le plus jaloux des coureurs de bois, quant à son arme familière, la lui confiait sans inquiétude. On avait pris l'habitude de lui demander une « révision » comme à un armurier de métier, et Clovis lui-même lui confiait sa vieille arbalète à rouet de braconnier dont il ne se départait jamais.

Messieurs d'Arreboust, de Loménie et de La Salle ainsi que le père Massérat la trouvèrent un beau matin au milieu de tout un arsenal et si absorbée qu'elle oublia de les saluer. Intrigués, ils considéraient ces mains de femme, fines, menues, posées sur des crosses brutales ou suivant du doigt la ligne d'un canon revêche, son profil penché sur le mystère d'un bassinet de mise à feu qui puait la poudre, la graisse froide, le métal brûlé, et l'examinant avec l'attention d'une mère pour son nouveau-né.

Angélique regrettait qu'Honorine ne fût pas près d'elle en cette opération, comme chaque fois quelle s'y livrait, mais la petite était encore malade. La fièvre commençait tout juste de la quitter. D'habitude, elle venait s'asseoir près de sa mère. Ses petits doigts avaient les mêmes gestes que les siens, une familiarité avisée, pour toucher les armes. Elle avait été élevée au milieu des armes.

Angélique avait sur la table toutes sortes de crochets, tringles, alênes, des huiles raffinées qu'elle filtrait elle-même, des cires, tout un matériel qu'elle avait fait à sa main et dont elle était seule à savoir se servir. Ces messieurs de Québec la regardaient agir, gratter, polir, examiner, froncer les sourcils et murmurer. Ils ne comprenaient pas. Elle releva enfin la tête, les aperçut et leur adressa un sourire distrait.

– Bonjour. Avez-vous déjeuné ? Comment vous portez-vous ? Monsieur de Loménie, dites-moi donc, avez-vous jamais vu plus belle arme que ce fusil de Saxe ?

Florimond entra, salua les personnes présentes et dit :

– Ma mère est le meilleur tireur de toutes les colonies d'Amérique. Voulez-vous voir ?

Après plusieurs jours de tempête, il faisait beau, clair, et le groupe se rendit au centre de tir près des falaises. Florimond portait deux mousquets à pierre, un à mèche et deux pistolets. Il voulait que sa mère fît une démonstration complète de ses talents et, comme elle souhaitait vérifier les armes, elle se prêta de bonne grâce à sa demande. Elle avait dans les muscles le poids de chaque mousquet, devinait à l'avance la prise qu'il ferait contre son épaule, le recul, la meurtrissure.

– Une femme ne peut pas soulever cela ! dit M. d'Arreboust quand il la vit s'emparer du mousquet saxon.

Elle l'enleva cependant sans difficulté apparente.

Elle visa, la tête penchée, le pied droit en avant, puis dit qu'en effet l'arme était lourde et qu'elle allait s'accoter pour tirer contre le faux-parapet qui servait à l'entraînement. Elle s'agenouilla à demi, penchée dans une expression attentive de tout son corps qui la prenait des reins aux épaules. Son attitude ne révélait pas de tension, c'était celle d'un calme profond, si complet qu'elle possédait la faculté de passer en quelques secondes de la vivacité des gestes à cet état proche du sommeil qui ralentit les battements du cœur et rend imperceptible le souffle. Et dans la lumière aiguë de l'hiver, le miroitement étoile du gel autour d'elle, sa joue rosie par le froid où s'allongeait l'ombre d'une paupière à demi-close, semblait s'incliner en un geste d'abandon.

Le coup partit.

La fumée montait doucement, blanche, au bout du canon, avec des tortillements de reptile. La plume posée à cent pas avait disparu.

– Qu'en dites-vous ? s'exclama Florimond.

Ils balbutièrent des approbations.

– Vous êtes jaloux ! Je le comprends, commentait le jeune homme.

Angélique ne faisait qu'en rire.

Elle aimait la sensation de puissance éprouvée dans tout son être par le prolongement de l'arme docile. C'était quelque chose qui paraissait lui avoir été donné. Un don ! Elle aurait pu toujours l'ignorer si des circonstances ne lui avaient placé des armes en main. Dans ses chevauchées de la forêt de Nieul, elle avait découvert la correspondance innée qu'il y avait entre elle et ces objets cruels d'acier et de bois. Elle oubliait qu'ils étaient forgés pour tuer, qu'ils tuaient. Elle oubliait la vie et la mort qui se trouvaient au bout de leur trajectoire. Et bien que cela parût étrange, elle pensait parfois que l'attention qu'elle avait portée à cet art, le calme et la concentration qu'il avait exigés d'elle, la ténacité qu'elle avait montrée pour devenir une tireuse habile, avaient beaucoup aidé son cerveau enfiévré par les malheurs à se préserver des dangers de la folie. Les armes l'avaient défendue de tout.